‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 22 sur 263 · LIVRE XLIV · texte numérisé non relu

LIVRE XLIV

le fatigua; il lui préféra la vie de proscrit et se réfugia sur la Lozère. C'est là qu'Abraham le rencontra; quelques jours après il tombait, non loin du pont de Montvert, dans le Tarn , blessé mortellement par des archers de la maréchaussée que Bàvillê avait mis à sa poursuite.

Sa mort fut pleuréepar Abraham, qui de la Lozère descendit dans les basses Cévennes et alla rejoindre Glari et Montbonnoux, dans la caverne où ils se cachaient; de là, ils essayèrent de communiquer leur esprit d'insurrection à la jeunesse cévenole qui s'enflamma au récit, que lui fit Abraham, de ses dernières batailles. «Dieu combat pour nous, lui disait le prophète, frère Cavalier débarquera bientôt sur nos côtes, avec la flotte anglo-hollandaise; » et l'intrépide camisard, à la vue de ces cendres qui paraissaient éteintes dans le sang huguenot, et de dessous lesquelles il voyait jaillir de vives étincelles, demandait des secours à d'Arzeliers; mais la mort du marquis, arrivée en mars 1710, retarda les envois.

Abraham, auquel l'inactivité pesait, ordonna aux prophètes de parcourir les Cévennes et d'y préparer les huguenots à une nouvelle insurrection. Ils obéirent; à leur voix des assemblées se formèrent, et Bâville se vit contraint encore une fois de lancer toutes les milices royales sur elles. Il monta sur son siège de juge, du haut duquel il envoya, les uns à la potence, les autres aux galères. Parmi ceux qui furent faits prisonniers se trouvait un prophète renommé, nommé Salomon Sabatier, capturé le 24 mars 1710 dans les murs d'Alais. Plusieurs dames de cette ville, curieuses de le voir et de l'entendre, prièrent Lalande de leur accorder ce plaisir. Celui-ci fit venir devant elles le prédicant enchaîné : « Prêche ! prophète, lui dit-il en ricanant, prêche! » Sabatier comprit qu'on voulait le donner en spectacle; mais surmontant son dédain, il dit: «Je suis prêt.» A l'instant, il prend pour texte de son discours ces paroles tirées d'un chapitre d'Ésaïe: «Le bras de l'Éternel n'est point raccourci qu'il ne puisse délivrer son peuple, et son oreille n'est point fermée qu'il ne puisse ouïr son gémissement.»

L'orateur commence par déplorer l'état dans lequel de cruelles persécutions ont réduit les Églises, il flétrit en termes énergiques les bourreaux de ses frères, et ceux de

ses frères qui dans leur lâcheté ont renié leur foi. A cette mâle et rude éloquence, toutes ces dames, anciennes protestantes probablement, profondément émues, se mettent à sangloter sur les ruines de la Jérusalem qu'elles ont abandonnée. «Tais-toi, prophète! » lui'cria Lalande irrité, et il le fit ramener dans son cachot. Quelques jours après (29 avril), le hardi prédicant était rompu vif à Montpellier.1

D'autres exécutions se préparaient, quand tout, à coup une flotte anglaise, composée de vingt-six vaisseaux de guerre et de plusieurs bâtiments de charge, parut dans les eaux de Cette et jeta l'alarme dans Montpellier; Bâville lui jeta, en défi, les têtes de deux religionnaires qui du sommet de leur échafaud, dressé sur la place du Peyrou, purent voir, en mourant, les voiles libératrices et les saluer, comme un gage d'espérance pour la cause à laquelle ils avaient sacrifié joyeusement leur vie.2

Roquelaure demanda du secours au duc de Noailles, qui commandait en Roussillon, et se porta vers Cette avec toutes les troupes qu'il put réunir, afin de s'opposer au débarquement des ennemis. Saissan, qui commandait les troupes anglaises, sous les ordres du commodore INoris, était un Français qui, croyant avoir à se plaindre de la cour de France, avait offert son épée à l'étranger. Sa mission n'était pas de venir porter des secours aux camisards, mais de dégarnir le Roussillon de troupes en attirant Noailles sur les plages de Cette, pendant que l'archiduc Charles se préparerait à attaquer Philippe son concurrent; la ruse réussit, Saissan opéra sa descente, s'empara de Cette et d'Agde, occupa Bâville, Roquelaure et Noailles, pendant que l'archiduc Charles battait le roi Philippe à ,- Saragosse et l'aurait chassé de son trône sans Vendôme qui le défit à Villaviciosa. Quand Saissan eut accompli sa mission, il abandonna Cette et Agde et se rembarqua, laissant les Cévenols plongés dans la plus grande consternation.

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