‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 23 sur 263 · LIVRE XLIV · texte numérisé non relu

LIVRE XLIV

Un peu avant cette époque un aventurier dauphinois, nommé Riffîer, renouvelait les alarmes de Bàville. Il était fils d'un procureur de Die, et avait servi comme capitaine dans un régiment de réfugiés. A la paix de Ryswick il rentra en France où il prit en 1702 du service; bientôt après il déserta et se fit pirate sur le lac Léman; expulsé à la requête de l'ambassadeur français, il se retira en Angleterre où il fit à lord Godolphinla proposition de soulever lé Dauphiné. Le ministre anglais le recommanda à Amédée, duc de Savoie, qui lui promit la coopération de son armée dès qu'il aurait tout disposé pour l'insurrection. Riffîer s'associa quelques-uns de ses parents, aussi fourbes que lui, fabriqua de fausses lettres, et fit tomber dans ses filets lord Godolphin et le grand-pensionnaire Heinsius, dont il retira de fortes sommes; puis il proposa, par l'intermédiaire de l'évêque de Die, à Bàville de lui vendre son secret. L'intendant et Berwick se laissèrent prendre au piège, Riffîer avait désigné le 10 août 1710, pour le jour où devait éclater la conjuration, et indiqué la maison d'un paysan catholique du hameau de Passius où devait se trouver le dépôt d'armes ; Rifïier les y avait fait déposer à l'insu de ce malheureux pendant que Victor-Amédée se portait vers Embrun et Berwick vers Passius. Le traître et ses complices se partagèrent l'or de Bàville et des alliés. L'intendant ne voulut pas paraître dupe. Il rattacha la descente de la flotte anglaise et les mouvements de l'armée savoisienne à la conjuration dauphinoise, et se donna une fois de plus la gloire d'être le sauveur du Midi.1

Pendant que l'intendant courait après un fantôme dans le Dauphiné, des Cévenols et des Vivaraisiens osaient méditer encore des soulèvements, et rêver, après tant d'échecs, le rétablissement de l'édit de Nantes. Dans leur lutte contre l'impossible, ils nous donnent la mesure du prix qu'ils attachaient à la liberté de conscience; jugeant

!. Nap. Peyrat, t. II, p. 372. — Court, t. M, p. 287 et suiv.

de leurs coreligionnaires par eux-mêmes, ils croyaient pouvoir les faire soulever en leur montrant les étrangers prêts à voler à leur secours. L'âme de cette nouvelle conjuration était Abraham qui était aidé par Clari et un nommé Chambon, riche Vivaraisien, considéré et très-zélé pour sa foi. Us purent, malgré les souvenirs sanglants du passé, préparer les esprits à un soulèvement; mais au moment où ils allaient pousser leur cri de guerre, ils furent trahis par Saussine,l'un de leurs confidents. Abraham et Clari furent investis, le 17 octobre 1710, par une compagnie de Miquelets dans une maison de campagne appelée le Mas-de-Couteau à quelques minutes d'Uzès. lisse défendirent vaillamment, Abraham et Coste furent tués sur le toit d'où ils faisaient un feu très-vif sur les assaillants. Clari fut blessé et arrêté au moment où, un pistolet à la main, il sautait d'une fenêtre. Bâville fit juger les prisonniers; Clari fut rompu vif à Montpellier; il s'étendit, sur la roue en camisard, Chambon subit le même supplice. Quelques jours après, la tête d'Abraham fut portée à Vernoux, le siège de ses exploits; elle y fut exposée et brûlée publiquement'. Avec lui périt le dernier des fondateurs de l'insurrection cévenole; moins connu dans les souvenirs du peuple des Cévennes et du Vivarais que Cavalier et Roland, il occupe cependant dans l'histoire une place distinguée. En énergie, en audace, en volonté, en persistance, il ne le cède à personne. Dans son orageuse carrière, le prophète ne se dément jamais; il est toujours à la hauteur de lui-même; ni la défection de Cavalier, ni la mort de Roland, ni celle de ses frères qui tombent sur les champs de bataille, ou expirent sur la roue, ne peuvent ébranler sa constance; il va en avant, rêvant toujours la liberté de conscience, et « lui sacrifiant repos, biens, vie, et. quand la mort le surprend, c'est les armes à la main. Abraham demeurera dans l'histoire comme le type le plus parfait du prophète cévenol fanatique, indomptable, sauvage, mais grand.

La terrible guerre des camisards était terminée : un calme profond succéda à l'une des plus étonnantes surex- 1. Court, t. III, p. 301. — Brueys, t. IV, p. 346.

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