Gaberel, t. III, p
témoignage d'une^âme naturellement chrétienne ! » Vernes ne trouve rien de plus admirable; il regrette seulement que Rousseau n'ait pas montré que « la doctrine de Jésus et des apôtres s'accorde avec la religion naturelle, la perfectionne, la complète en lui donnant une suprême et infaillible autorité \ » Moultou idolâtre Rousseau et feint d'être ébranlé dans ses convictions chrétiennes, pour « faire jaillir la pensée qui dort au fond de l'âme» de son ami; il triomphe, quand il reçoit cette lettre, tout aussi terne et incolore que la foi de Genève : « Non, non, Moultou, ce Jésus, que ce siècle a méconnu, parce qu'il est indigne de le connaître, Jésus qui mourut pour avoir voulu faire un peuple illustre et vertueux de ses compatriotes, Jésus ne mourut point tout entier sur la croix, et moi, qui ne suis qu'un chétif homme, plein de faiblesse, c'en est assez pour qu'en sentant approcher la dissolution de mon corps, je sente en même temps la certitude de vivre5. » Pour Rousseau, Jésus est évidemment un homme et rien qu'un homme, un novateur méconnu, plein de bonnes intentions qu'il n'a pu réaliser, et voilà ce dont en 1769 on se glorifiait dans la vieille cité de Calvin!
On dirait que la reconnaissance d'une part et l'orgueil de l'autre dictaient cette conduite des Genevois, reconnaissance pour la part que Rousseau avait prise à la lutte contre Voltaire, orgueil de compter un concitoyen aussi illustre; ils oublient tout pour lui plaire. VEmile, condamné au feu à Paris en 1762 pour ses idées républicaines et ses attaques indirectes contre le christianisme, le fut aussi à Genève , par condescendance envers M. de Choiseul ; les pasteurs gardèrent le silence au sujet de cette condamnation; ils poursuivaient leur chimère et craignaient d'irriter Rousseau. Mais le demi-converti leur échappa; dans ses Lettres de la Montagne, il attaqua l'Évangile avec une telle violence, que la Compagnie, blessée en même temps de ses sarcasmes contre la patrie, ne put faire autrement que de publier un mandement contre « un auteur pour qui rien n'est sacré, dès qu'on le blesse dans ses convictions ou qu'on discute ses principes3. » Tel fut le langage