‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 232 sur 263 · LIVRE LIV · texte numérisé non relu

LIVRE LIV

mime, résolurent d'en finir avec le Christ et d'effacer à l'avenir son nom de l'histoire. Us abolirent le calendrier grégorien, changèrent le nom des mois et firent commencer l'année au 22 septembre; le dimanche fut remplacé par le décadi, et le culte national par un nouveau culte, celui de la déesse Raison. C'était l'homme qui se divinisait. Paris, ce jour-là, n'eut rien à envier à la Rome des Césars.

L'église de Notre-Dame vit s'inaugurer le nouveau culte. Dans son antique chœur, on éleva le temple de la philosophie; sur un rocher factice brûlait le flambeau de la vérité, et autour d'un siège de verdure sur lequel était assise une femme jeune et belle, symbole de la déesse Raison, des jeunes filles, vêtues de blanc et la tète couronnée de feuilles de chêne, chantaient un hymne composé par André Chénier. Il commençait ainsi:

Descends, ô liberté! fille de la nature, Le peuple a reconquis son pouvoir immortel; Sur les pompeux débris de l'antique imposture Ses mains relèvent ton autel.

Le délire des assistants fut au comble : le soir, la déesse Raison honora de sa visite la Convention nationale qui n'avait pu assister à la cérémonie. Le président de l'Assemblée descendit de son fauteuil et lui donna l'accolade aux acclamations frénétiques des tribunes. Paris ne savait ni ce qu'il disait ni ce qu'il faisait; les notions de bien et de mal étaient confondues dans son esprit comme dans celui des ligueurs après le coup de poignard de Jacques Clément. Il lui fallait, comme aux séides de la duchesse de Montpensier, un saint; il l'eut: ce fut Marat. On exhuma ses cendres infectes, et sur la motion de son ami, le peintre David, on leur décerna, comme à celles de Mirabeau, les honneurs du Panthéon. Ce monstre, comme l'assassin de Henri III, eut son autel et sa statue, et on cria: Vive Marat ï comme on avait crié : Saint Clément, priez, pour nous! On plaça son portrait à côté de celui de Jésus-Christ, et l'on invoqua son sacré cœur! «Le nouveau culte, dit M. de Pressensé, était complet : il avait des prostituées pour déesses et un homme de boue et de sang pour martyr et pour saint! I! ne lui manquait plus que de persécuter: il ne faillit pas à cette noble tâche.»1

î. De Pressensé, l'Église et la Révolution française , p. 281*

Avant de lui voir manier le glaive et la hache, il nous faut assister à l'inauguration d'un autre culte. Robespierre, le disciple enthousiaste de Rousseau, supportait impatiemment la domination des hébertistes, et ne cachait pas son dédain pour les cérémonies ridicules du culte de la déesse Raison; il haïssait le christianisme et voulait l'écraser sous le mépris public en inaugurant un culte dont il serait le pontife suprême. Quand il se fut débarrassé par le bourreau de Chaumette, d'Hébert et de Danton, il se sentit assez maître de la France pour le lui donner; il fit reconnaître par la Convention l'existence de l'Être suprême, et bientôt après, le Comité de salut public, dont il était l'inspirateur, décréta une fête en l'honneur de l'Éternel; elle eut lieu le 20 prairial.

«Rien n'avait été épargné pour la rendre grandiose, et cependant elle n'évita pas les puérilités ridicules. Robespierre, président de la Convention, en bel habit bleu, avec un bouquet de fruits et d'épis dans les mains, prit place avec tous ses collègues sur l'amphithéâtre élevé au milieu des Tuileries. Après un pompeux discours, il en descendit pour incendier la statue de l'Athéisme, promptement remplacée par celle de la Sagesse qui parut malheureusement très-enfumée. Des Tuileries, la Convention se rendit au Champ de Mars, entourée et comme enlacée d'un ruban tricolore que portaient des enfants ornés de violettes, des adolescents ceints de myrtes, des hommes d'âge mûr couronnés de feuilles de chêne et des vieillards parés de pampre et d'olivier. Un char bucolique, chargé d'instruments aratoires, suivait la Convention, traîné par les inévitables bœufs à cornes dorées et suivi par les non moins inévitables jeunes filles en blanc. Au Champ de Mars, la Convention se plaça sur une montagne artificielle, monument flatteur pour les députés de la majorité. Le président pérora, les jeunes filles chantèrent, les vieillards donnèrent leur bénédiction, les canons tonnèrent, et tout se termina par le cri de Vive la République! Ces pompes d'opéra-comique, ces symboles ridicules et ces rites glacés apprenaient à la France qu'il est plus facile de décré-

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