LIVRE LIV
dut s'écrier: «Jusqu'à quand, Seigneur!» Mais à ces heures de douloureuses angoisses, il dut lever les yeux vers ce ciel qui s'embellit pour le chrétien dans l'épreuve de toutes les souffrances de la terre.
Le pasteur du désert soupirait après son délogement , quand Jean Borie , le représentant du peuple, rendit, le 10 prairial an II (juin 1794), un arrêté qui ordonna à tous les prêtres catholiques et aux ministres protestants de toutes les communes du département du Gard de s'éloigner à vingt lieues de distance des paroisses où ils avaient exercé leur ministère, sous peine d'être déclarés suspects ou traités comme tels. Jean Gachon et Adrien Vincent, pasteurs de l'église de Nîmes, s'éloignèrent de la ville; le consistoire ferma le temple et en remit la clef au receveur de l'enregistrement.1
La terreur rouge régna à Nîmes; les familles furent décimées, nul ne savait la veille ce que le lendemain lui réservait. Paul Rabaut que son grand âge aurait dû faire oublier, fut arraché de sa demeure, et comme il ne pouvait marcher, on le fit transporter sur un âne à la citadelle où une foule éhontée de sans-culottes l'accompagna de ses huées et de ses malédictions. Le vieillard, qui ne s'étonnait plus de rien, n'eut sur ses lèvres ni plaintes, ni murmures; il souffrait, non pour lui, mais pour ces insensés qui déshonoraient la France et qui avaient oublié qu'il y a un Dieu qui tient le van dans sa main, et qui, au grand jour de sa justice , rendra à chacun selon ses œuvres. Le vieillard attendait l'échafaud et s'y préparait quand la mort de Robespierre lui ouvrit, quelques mois frprès, les portes de sa prison. Il en sortit, et reprit en chancelant le chemin de sa maison vide et déserte. La mort ne le ht pas trop attendre: le 25 septembre 1794, il remit sa belle âme à Dieu. Il avait quatre-vingt-sept ans, et il en avait consacré soixante au service de son Sauveur. Ses restes furent déposés dans sa propre maison, qui abrite aujourd'hui les orphelines du département du Gard.
Au souvenir de cette grande et noble existence, l'historien se sent tout ému, car il est en présence de l'une de ces rares individualités qui commandent l'admiration