LIVRE LIV
mortifère qui était passé sur la France les avait atteints et leur avait été plus funeste que les rigueurs les plus atroces des édils de Louis XiV.
La Constitution de l'an III compléta le décret du 3 ventôse, proclama la liberté des cultes et déclara que la République n'en salariait aucun; et, chose remarquable! l'Église romaine, privée de ses opulents domaines et sans autre ressource que le zèle de ses fidèles, se reconstitua et put salarier de ses propres deniers plus de trente mille prêtres et subvenir aux frais de son culte. Les protestants, nous le disons à leur honte, ne montrèrent pas le même zèle et eurent plus de peine à se reconstituer; mais il faut dire, à leur décharge, qu'ils sortaient tout meurtris d'une persécution qui avait duré plus d'un siècle, qu'ils manquaient de pasteurs , et que leurs principaux laïques étaient tombés dans l'incrédulité; leur histoire de cette époque n'a rien de saillant, si ce n'est leur somnolence spirituelle; et, d'ailleurs, les questions religieuses étaient complètement dominées par ces grandes guerres de la Révolution qui devaient émanciper civilement la France et la jeter, avilie à l'intérieur et grande à l'extérieur, aux pieds de Bonaparte qui lui donna tout, excepté la liberté. Chaque nouvelle victoire du maître lui apportait autant de gloire que de servitude, et elle ne vainquit réellement qu'à Waterloo; car sur ce champ de défaite elle recueillit la liberté.
Quand Bonaparte fut nommé premier consul, il trouva la France dans un état déplorable; il se mit à l'œuvre avec ce coup d'oeil d'aigle qui le caractérisait, et se montra aussi grand dans les conseils que sur les champs de bataille.
Le premier consul eut une idée malheureuse, celle de s'occuper des affaires religieuses de la France; son conseil, plus éclairé que lui, l'engagea à laisser à l'Eglise catholique le soin de ses propres destinées et à ne pas intervenir dans ses querelles domestiques. Il ne l'écouta pas, et ouvrit des négociations avec le saint-siége, espérant, par la grandeur du service, attacher le clergé à sa fortune. L'expérience devait, plus tard, lui révéler cruellement qu'il s'était
3ii HISTOIRE DE LA RÉFORMATION FRANÇAISE.
trompé; car ceux qui lui devaient tout furent aux jours de ses revers les premiers à l'abandonner et à le maudire. En signant le concordat (15 juillet 1801), le premier consul s'attirait une foule d'embarras par les conflits continuels qui devaient nécessairement s'élever par l'immixtion forcée de César dans le domaine de Dieu. Bonaparte, qui tranchait les questions quand il ne pouvait les résoudre, ne comprit pas que, si grand que fût à ses yeux le bienfait qu'il rendait au catholicisme, il ne pourrait changer sa nature, et que chaque fois qu'il y aurait lutte entre lui et le pape, le clergé se déclarerait sans hésiter pour son chef, parce que, avant d'être reconnaissant, il devait être obéissant. Il se prépara donc des embarras; mais il fit payer chèrement au clergé ses sanctuaires qu'il lui restitua et le salaire qu'il lui donna, puisque, en échange, il lui prit ses libertés et partant sa dignité et sa force. Livré à ses seules ressources, il eût cherché dans la piété et le dévouement individuel de ses fidèles cet élément de vie sans lequel un culte n'est digne ni d'estime ni de respect. Les années qui venaient de s'écouler auraient dû lui révéler qu'il pouvait se passer du budget de l'État et de ces immenses domaines qui l'avaient rendu si fier et si orgueilleux. Élevé à l'école de l'adversité, il avait relevé ses autels et groupé autour de lui ses fidèles heureux de contribuer à son entretien et à celui de leur culte, sans qu'il en coûtât ni une obole ni un embarras à l'État. Le catholicisme était debout, vivant d'une vie qui lui était propre et qui, en se continuant, l'aurait épuré et conduit probablement à une réforme, parce que plus il aurait été pieux, plus il aurait été indépendant du saint-siége, et voilà, au moment où ces germes de vie commencent à se manifester, il abdique entre les mains de l'État et lui vend le plus précieux de ses droits, sa liberté. 11 porta la peine de son péché: il se laissa remettre les fers aux pieds; il est vrai que ces fers étaient d'argent.
Le pape, au nom de l'Église, traita avec le premier consul. Les débats furent longs, et la diplomatie proverbiale de la cour romaine ne fut pas au-dessous d'elle-