LIVRE LIV
refusons votre or;» et quoique nous ne soyons pas juges des cœurs, nous ne croyons pas nousjromper en affirmant que la question de la séparation de l'Eglise d'avec l'État qui s'agite de nos jours ne vint à la pensée de personne; car ce que le premier consul offrit fut accepté avec reconnaissance, avec acclamation, et si du milieu des protestants une voix se fût élevée pour leur dire : « Ne vous unissez pas à l'État , » on ne l'eût pas comprise. Les réformés firent donc ce qu'ils devaient faire, parce qu'ils ne pouvaient faire autrement; mais ils payèrent chèrement le privilège d'être inscrits au budget; aujourd'hui seulement nous le reconnaissons; toutefois nous serions injustes à l'égard de nos pères, si nous leur faisions un crime des fers qu'ils nous ont légués et que nous porterons jusqu'au jour où nous aurons le respect de nous-mêmes et où nous comprendrons qu'une Église enchaînée, à moins qu'elle ne le soit par des Henri II et des Louis XIV, ne peut accomplir la mission que son divin maître lui a confiée. En effet, le 18 germinal le protestantisme perdit son autonomie, et de sa vieille et forte organisation, il ne resta pas même des débris. *
Nous l'avons dit, nul ne protesta contre l'omnipotence du premier consul, devenu aux yeux de tous un Zorobabel chargé de Dieu de rendre à Jérusalem ses remparts et ses tours. A l'époque de son sacre, vingt-sept présidents de consistoires furent invités à assister à la cérémonie qui eut lieu avec une pompe extraordinaire à l'église de Notre- Dame. Cette invitation qui flattait leur orgueil les mit cependant dans un certain embarras. Refuser, c'était s'exposer à la colère du maître et compromettre les intérêts des Églises; accepter, c'était faire presque un acte d'idolâtrie en assistant à la messe pontificale. Après en avoir longuement délibéré, ils décidèrent qu'ils assisteraient au sacre, «attendu qu'aucun pasteur président ne peut être compromis ou avoir quelque scrupule de conscience pour une assistance muette à des cérémonies religieuses, il est vrai, dans leur nature, mais qui n'exigent aucun assentiment, aucun signe d'adoration de la part des spectateurs; cérémonies qui sont tellement unies et associées aux cé-
rémonies civiles, qu'elles perdent presque le caractère particulier que leur imprime le culte catholique romain.»1 De tous les spectacles que présenta cette grande et imposante cérémonie dans laquelle un pape posa la couronne de Charlemagne sur la tête du jeune lieutenant de Toulon, le moins curieux n'est pas celui de ces vingt-sept pasteurs huguenots dont les prédécesseurs naguère encore étaient proscrits, et qui, au milieu des pompes du nouveau règne, reportaient naturellement leurs pensées vers ceux des rois de France qui avaient chanté dans la même basilique des Te Deum pour rendre grâces à Dieu de l'extinction du protestantisme. Pour la première fois, depuis Henri H, un monarque français ne promettait pas sur les saints Evangiles d'exterminer les réformés. Napoléon ne faisait pas ce qu'avait fait Henri IV, et cependant il avait en face de lui un successeur du farouche Pie V!
Après* la cérémonie, M. Martin, pasteur-président du consistoire de Genève, alors ville française, eut l'honneur d'être reçu par l'empereur. Il se rendit auprès de lui, et, au nom de ses collègues, il lui adressa le discours suivant:
« Sire ,
«Sa Majesté vient de remplir le vœu que formaient depuis longtemps les Églises réformées de France, celui de pouvoir porter aux pieds du trône leurs hommages et l'expression de leurs sentiments. C'est avec la plus vive satisfaction que nous venons exprimer à Sa Majesté, pour nous-mêmes et pour nos Églises, notre respectueuse reconnaissance pour la protection qu'elle nous a accordée jusqu'ici, et la pleine confiance que nous fondons pour l'avenir sur le serment que Sa Majesté a prêté avec tant de solennité, dont elle a voulu que nous fussions les témoins, et par lequel, en s'engageant à maintenir la liberté des cultes, elle donne le calme aux consciences et assure la paix de l'Église. Nous souhaitons que tous les Français, de toutes les communions, que nous regardons tous comme frères, sentent comme nous le prix de ce bienfait; nous