‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 249 sur 263 · LIVRE LIV · texte numérisé non relu

LIVRE LIV

fit pas ou ne voulut pas y faire attention; ses préoccupations étaient ailleurs; quand il avait ses armées sur le Rhin ou aux frontières d'Espagne, il avait à penser à d'autres choses qu'à des questions d'Eglise. Reléguée à l'arrièreplan des grands événements politiques et militaires du moment, la religion ne pouvait être que ce qu'elle fut : l'une des dernières choses dont on s'occupa; aussi protestants et catholiques subirent l'influence délétère de Voltaire : les premiers perdirent peu à peu leur ancienne ferveur; les seconds semblèrent oublier leur esprit persécuteur; ils vivaient en paix à côté les uns des autres, lorsque Napoléon, ne pouvant plus lutter contre l'Europe tout entière, signa son acte d'abdication et partit pour l'île d'Elbe.

Sa chute fut saluée par les acclamations de la France tout entière; il l'avait saignée à blanc en lui demandant son dernier homme et son dernier écu. On oublia ses conquêtes, on foula aux pieds sa gloire, et après tant de guerres sanglantes, on n'eut d'élan que pour se livrer aux douceurs de la paix.

Les protestants ne songèrent pas, au retour des Bourbons, à former un parti politique; mais ils ne furent pas ingrats et ne jetèrent pas la pierre au monarque tombé. Ils ne s'affligèrent pas cependant du retour des Bourbons, tant ils étaient fatigués de ces grandes guerres qui les ruinaient, et de ces champs de bataille où leurs fils étaient décimés. Le nouveau roi, Louis XVIII, d'ailleurs, ne changeait rien à leur état civil, politique et religieux. Il le confirmait même dans la Charte qu'il avait octroyée et dans laquelle il disait «que la religion catholique, apostolique et romaine était la religion de l'État. »

Avec la loi de germinal, l'histoire ancienne du protestantisme français se termine et la moderne commence. L'écrirons-nous? Non, le moment de le faire n'est pas venu, car trop de passions sont encore enjeu, et il est bien difficile d'être juge quand on se trouve soi-même engagé dans la lutte. Ce qui nous arrête, c'est moins la crainte d'être injuste envers nos adversaires religieux que

d'être trop sévère à l'égard de ceux qui partagent nos convictions. Fidèle à la loi que nous nous sommes imposée, de ne voir dans l'histoire que ce que' les faits nous y ont montré, nous craindrions, à force d'impartialité ou de défiance de nos propres sentiments, d'être, ou trop sévère pour les uns, ou trop indulgent pour les autres; ce qui nous a été possible avec les morts , est trop périlleux avec les vivants; car nous n'admettons pas l'histoire impartiale, en ce sens que celui qui l'écrit met sa gloire à n'être ni pour le roi, ni pour la Ligue; or, nul n'est historien, dans le vrai sens du mot, s'il n'est pas juge et juge partial, mais partial pour la vérité, passionné pour elle, dans quelque camp qu'il la trouve; nous le répétons, ce qui est possible avec les morts est trop périlleux avec les vivants; aussi quoique, à défaut d'autres mérites, nous revendiquions celui de l'impartialité, nous déclinons humblement notre compétence, résolu à éviter l'écueil sur lequel quelques-uns des mieux intentionnés se sont échoués. Aujourd'hui c'est le jour des mémoires, des souvenirs, des écrits plus ou moins marqués au coin de l'esprit de parti; demain ce sera celui de l'histoire, parce que demain les hommes qui ont occupé la première place dans les événements contemporains ne seront plus, et que les luttes douloureuses dans lesquelles nous sommes engagés auront abouti à leurs résultats définitifs. L'historien pourra alors juger de haut les hommes et les choses et départir à chacun sa part d'éloges et de blâme. Celui qui entreprendra cette délicate tâche, ne pourra la mener à bonne fin, eût-il une intelligence de premier ordre, s'il n'est pas chrétien, dans toute l'acception historique du mot. Il décrira l'extérieur du temple, l'intérieur lui sera fermé; il verra les faits, les causes lui échapperont; de là des jugements erronés, des physionomies bien dessinées, mais sans ressemblance; pour comprendre Luther et Calvin, il faut avoir la foi de Luther et de Calvin.

Une histoire ne devient populaire qu'à la condition que celui qui l'écrit lui imprime le cachet de sa personnalité, en d'autres termes, il faut que l'écrivain disparaisse sous l'homme et que cet homme ait vécu de la vie de ceux qu'il met en scène, aimant, haïssant, approuvant, condamnant, jouissant, souffrant; à défaut d'autres mérites

Page 1