LIVRE XLIV
idées, ne désarmn pas leurs adversaires qui se montrèrent de plus en plus acharnés, et les firent expulser de toutes les églises françaises de Londres, « attendu, disaient-ils , que leurs poses extatiques étaient simplement l'effet d'une habitude volontaire, indigne de la sagesse du Saint-Esprit, et que les paroles qu'ils prononçaient dans l'extase étaient remplies de contradictions palpables , de faussetés évidentes, de prophéties manquées et de blasphèmes dangereux. »
Les prophètes relevèrent fièrement la tête devant leurs accusateurs, et pleins encore du souvenir des faits merveilleux qu'ils avaient vus s'accomplir dans les Cévennes, ils résolurent de les confondre en les mettant en présence d'un miracle; ils annoncèrent donc que dans le courant de mai (1708), Lacy, célèbre inspiré, ressusciterait Thomas Emes, l'un de leurs plus chauds adhérents. Leurs adversaires eurent la sagesse de les prendre au mot et de leur permettre de déterrer Emes qui avait été inhumé dans le cimetière de la cathédrale. Au jour indiqué, une foule avide et curieuse entourait Lacy, qui cria vainement au mort. : «Réveille-toi! »
Au lieu de laisser les prophètes sous le coup accablant de leur défaite, on condamna quelques-uns d'entre eux au pilori. A dater de ce moment, leur cause fut perdue, mais eux, croyant toujours à leurs inspirations, firent encore des disciples, et allèrent en Allemagne en recruter quelques-uns, et, peu à peu, ils disparurent de la scène du monde.
Le tort des prophètes fut de se croire inspirés, quand ils ne l'étaient plus, et de confondre l'habitude de l'extase avec l'extase; en les voyant méprisés, conspués, oubliés,on pense involontairement aces hommes énergiques qui, aux jours des grandes luttes politiques et sociales, dominent les masses, idoles tant que dure l'orage, mis à l'écart quand il a cessé; mais eux, enivrés d'encens, ne le comprenant pas , et imputant à l'injustice ce qui n'est que le résultat forcé de ce qui doit être, perdent ainsi, pour ne pas savoir discerner les signes des temps, leur
gloire, et se voient contester jusqu'aux services qu'ils ont rendus; cependant, à la vue de ces Cévenols honnis et méprisés, on se sent pris d'une immense compassion. Ah! que la sagesse mondaine leur jette la pierre, elle le peut parce qu'elle n'est ni à la hauteur de leur énergie, ni à celle de leurs malheurs; mais un véritable huguenot ne les insultera pas; il ne prendra pas, sans doute, leur défense quand ils se montreront ridicules ou enflés d'orgueil ; mais il n'oubliera pas que ce furent eux qui dans des jours orageux, au moment où Rome entonnait ses Te Deum sur les ruines fumantes de leurs temples, prêchèrent la guerre sainte, firent rougir les nouveaux convertis de leurs lâchetés, enhardirent par leurs paroles brûlantes les bandes camisardes, et sauvèrent le protestantisme d'une ruine certaine. Honneur donc à leur mémoire! et nous, leurs descendants, oublions leurs faiblesses et ne nous rappelons que leurs bienfaits et leurs malheurs.
Quand, de l'un des sommets des Cévennes, l'historien embrasse du regard le sauvage panorama, théâtre de la guerre des camisards, il voit se dérouler devant lui un tableau unique, étrange; il croit assister à ces scènes des temps héroïques, chantées par les bardes de l'antiquité. Les hommes y sont hauts de six coudées, et les événements s'y revêtent d'extraordinaire et de merveilleux. Quelques Cévenols sans lettres, pâtres obscurs del'Aigoal, cardeurs ignorés de Vallaraugue, tiennent en échec les premiers soldats du monde, et inscrivent en caractères ineffaçables, sur chacun des rochers de leurs montagnes, leur nom de camisard. Les physionomies les plus diverses et les plus accentuées apparaissent tour à tour sur la scène. C'est Espérandieu, Catinat, Ravanel, Joany, Castanet, Laporte, Cavalier, Roland, Mazel et l'ardente famille des prophètes. C'est Bâville, vivante personnification du fanatisme politique, figure sombre, sinistre, hache jamais émoussée , jamais lasse de frapper; c^est Du Chayla, héritier de la haine du clergé, fidèle à son Église, comme Bâville à son roi; son manoir du Pont-de-Montvert se dresse sur le Tarn avec ses lugubres et sanglants souvenirs et nous montre