‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 27 sur 263 · LIVRE XMV · texte numérisé non relu

LIVRE XMV

dans ses caves profondes, sombres, glaciales, le berceau sanglant de l'insurrection cévenole. Près de l'archiprêtre nous voyons Séguier, le terrible vengeur du sang et périssant par l'épée, après avoir frappé- par l'épée; mais héroïque et grand sur son bûcher, du haut duquel il brave ses bourreaux. Chaque jour rappelle un combat, un meurtre, une exécution, un incendie; ici la cruauté la plus froide, là l'héroïsme le plus surhumain; ici on ne saurait assez flétrir, là on ne saurait assez louer; c'est à donner le vertige, tant les événements se pressent; partout on voit du sang de meurtrier, du sang de martyr; partout on entend des cris, cris de la mère qui pleure son enfant, cris de l'enfant arraché à sa mère; partout on entend des soupirs qui sortent du fond des cachots et du fond des galères. Jamais sous les Césars de Rome, aux jours de leurs fêtes les plus sanglantes, les chrétiens ne furent soumis à une plus cruelle persécution; jamais Néron etDomitien n'eurent un cœur plus fermé à la pitié que Louis XIV. Quelle page d'histoire! et comme l'historien se sent au-dessous de son sujet! Il chemine à travers des torrents de sang, et si ce n'étaient les faits qui se dressent implacables devant lui, il ne croirait jamais qu'il trace un épisode d'un siècle lettré, poli, élégant, auquel on a donné le nom de grand, mais qui demeure condamné à porter éternellement au front le signe réprobateur de sa cruelle intolérance.

Le propre des révolutions politiques et religieuses est de dévorer en quelques heures la vie de ceux qui s'y trouvent mêlés, comme la terre du cimetière de Palerme, les cadavres qui lui sont confiés. Du Chayla ouvre la liste si longue des morts; Séguier le suit. Laporte et Poul périssent à côté l'un de l'autre. Catinat etRavanel, unis pendant leur vie, se baisent unç dernière fois sur leur bûcher. Roland meurt les- armes à la main. Espérandieu se noie. Joany, d'Aigaliers et Abraham Mazel tombent blessés mortellement par un coup de feu. Roëton, Castanet, Villas, Francezet, Jonquet, Alison et bien d'autres, sont tour à tour livrés au bourreau. De tous les acteurs de ce drame si tragique qui commence à Pont-de-Montvert avec Du Chayla et finit avec Abraham au Mas-de-Couteau, quelques-uns seulement demeurent debout.

L'un des plus célèbres, l'abbé de La Bourlie devait aussi

avoir une fin tragique. Il vivait retiré en Angleterre où il menait une assez grande existence avec son titre de lieutenant-général et son traitement de cinq cents livres sterling. Quand les Whigs cédèrent le pouvoir aux Tories, il vit successivement diminuer sa pension et la considération dont il était entouré. Il voulut connaître les causes d'une défaveur qu'il trouvait injuste, mais ses ennemis le firent arrêter dans le parc de Saint-James (10 mars 1711) et conduire chez le secrétaire d'État Saint-John, depuis lord Bolingbroke; devant ce seigneur, Harlay et les ducs d'Ormond et de Buckingham l'accusèrent d'avoir voulu assassiner la reine. La Bourlie ne put retenir son indignation, et dans un violent accès de colère, il saisit un canif et en donna deux coups dans le ventre de Harley. Ormond et Buckingham tirèrent leurs épées, et La Bourlie tomba baigné dans son sang. Bientôt après il fut transporté dans la prison de Newgate; il se renferma dans un silence absolu, refusa toute nourriture et tout secours médical; la gangrène se mit à sa blessure, et le 28 mars il termina son orageuse carrière. On voulait, après sa mort, faire le procès à son cadavre comme, à celui de Cromwell; mais, aucune loi ne l'autorisant, on le retira d'une cuve d'eau salée où on le conservait, et on lui donna une place dans la fosse des criminels.

La Bourlie périt victime d'un stratagème; les ministres le sacrifièrent à leur portefeuille, et la reine Anne, qui n'aimait ni le parti presbytérien, ni les réfugiés protestants, qui avaient chassé Jacques II, son père, eut l'air de croire à un attentat contre sa personne et l'abandonna à ses ennemis. Ainsi se termina la vie du célèbre abbé qui eût probablement occupé, dans l'histoire de son temps, l'une des premières places, si les États protestants eussent compris la hardiesse et le génie de ses conceptions. Cet homme singulier avait du cardinal de Retz, l'esprit inquiet, remuant, mais il l'appliqua à une belle cause. Le célèbre coadjuteur voulait révolutionner une cour; l'abbé, un royaume ; le premier ne fut qu'un brillant frondeur; le second, un révolutionnaire, mais un révolutionnaire qui voulait non détruire, mais réformer. Le succès en eût fait un grand homme; l'insuccès le condamna au rôle d'aventurier.

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