LIVRE XLV
Louis XIV n'avait en apparence plus de sujets insoumis, les Te Deum de son clergé, les inscriptions des monuments élevés à sa gloire, tout lui certifiait que l'hérésie était éteinte et qu'il n'y avait dans son royaume qu'un roi et qu'une foi. Mais d'autres ennemis, plus terribles que les camisards, lui faisaient cruellement expier le despotisme qu'il avait exercé sur l'Europe; ces événements qui tiennent une si large place dans les annales de la France, n'entrent pas dans le cadre dans lequel nous avons dû nous renfermer; nous dirons seulement que les affaires de Louis XIV étaient désespérées au moment où Villars lui gagna la célèbre bataille de Denain (1713), qui empêcha le démembrement de la France. Un congrès se réunit à Utrecht pour poser les conditions de la paix. Les réfugiés s'y firent représenter, et des plumes éloquentes, notamment celle de Basnage, plaidèrent énergiquementleur cause. La seule puissance qui eût pu lutter contre l'inflexibilité de Louis XIV, l'Angleterre, les abandonna; les États du Nord soutinrent faiblement leurs demandes, et le traité d'Utrecht ne fut, pour eux, que la répétition de celui de Ryswick.
Jurieu, du fond de son exil, suivait avec un puissant intérêt la marche des événements. Jusqu'à la fin il prophétisa, et toujours, malgré ses cruels mécomptes, confiant dans ses calculs, il avait annoncé pour 1715 la chute de l'antechrist romain et le règne de mille ans, quand, le 11 janvier 1713, la mort vint lui épargner la douleur et la mortification de reconnaître qu'il s'était trompé encore une fois.
Huit ans auparavant, le fier adversaire de Jurieu, Bossuet, terminait à Meaux sa grande existence; jusqu'à la fin, fidèle à lui-même, il ne cessa d'attaquer la réforme qu'il eût vaincue, s'il eût été donné à un homme de la vaincre. En effet, il déploya contre elle toutes les ressources d'un génie de premier ordre, ayant à son service une grande érudition, une dialeclique puissante et un art d'écrire dont il semble avoir emporté le secret dans la tombe. En présence de cette majestueuse figure, l'esprit se trouble , et l'on se demande involontairement comment Bossuet ne passa pas au protestantisme, si réellement son Église a fait naufrage dans la foi. — Que les Richelieu, les Mazarin, plus politiques que religieux, soient demeurés attachés à Rome, on le comprend; que plus tard, les Dubois, les Tencin, les Lavergne de Tressan, les Bernis, les Rohan, soient morts revêtus de leur pourpre, on le comprend mieux encore; mais queBossuet, leur supérieur en génie et en moralité, ait vécu catholique et soit mort catholique, après avoir mieux que tous ses devanciers et ses prédécesseurs, connu la réforme, c'est une énigme. Pour les esprits sérieux, elle a pourtant sa solution, la voici.
Bossuet, dès ses plus jeunes années, avait été fortement imbu de cette idée, que Jésus-Christ, en montant au ciel, .avait laissé sur la terre une Eglise visible pour le représenter; or, cette Église était là, devant ses yeux, fonctionnant depuis des siècles, ayant une tète , l'évêque de Rome, un corps, l'épiscopat réuni en concile général. • Cette Église, telle qu'il la voyait, avait ses racines dans la plus haute antiquité, et tous les efforts pour la renverser, n'avaient fait que lui démontrer son indestructibilité. Trop éclairé pour ne pas reconnaître que des abus s'étaient glissés dans son sein , il croyait à la nécessité d'une réforme aux jours où Luther, Zwingle, Calvin et Knox élevèrent la voix pour les signaler; il crut — ce fut son erreur- — qu'elle se serait mieux accomplie par Rome, qu'en dehors de Rome. Les réformateurs lui apparurent donc comme des novateurs et des Érostrates qui, voulant arracher l'ivraie