LIVRE XLV
qui avait poussé dans le champ du Seigneur, en avaient arraché le froment. Dès lors, de plus en plus convaincu que l'Église chrétienne est visible, dans un seul corps, le pape réuni au concile général, il nia au protestantisme son œuvre régénératrice, et le condamna sans appel.
Les enseignements de l'histoire furent perdus pour ce grand esprit; il ne sut pas lire dans les monuments des premiers siècles que l'Église, telle qu'il la concevait, n'avait jamais existé, et qu'au lieu d'une Eglise mère et maîtresse de toutes les autres, il y avait des communautés indépendantes les unes des autres , mais reliées entre elles par le lien de la charité; il ne comprit pas non plus que Rome, d'abord Église particulière, avait, dans l'ordre spirituel, fait les mêmes conquêtes que Rome païenne dans l'ordre politique, et que ses assises avaient été posées, non par le Saint-Esprit, mais par l'esprit d'orgueil et d'ambition; de là, sa chute profonde, et la nécessité pour la chrétienté d'être amenée à ce qu'elle était aux jours où elle avait pour conducteurs des apôtres et des martyrs.
Ce qui contribua à retenir Bossuet dans le romanisme, ce furent les divisions qui éclatèrent au sein de la réforme; elles brisaient, à ses yeux;, l'unité, l'un des caractères essentiels de la véritable Église, aussi il s'en servit avec habileté contre ses adversaires; mais il ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre que la réforme, sous ses apparentes diversités, a, dans la sainte Écriture, son fondement , puisque les communions protestantes , tout en différant d'interprétation sur tel ou tel de ses passages , proclament qu'elle est la règle infaillible de sa foi ; l'illustre controversiste ne s'aperçut pas que l'arme qu'il dirigeait contre la réforme, frappait plus Rome que Genève et Wittemberg.En effet, si une Église qui varie dans son enseignement est hérétique, Rome est une Église hérétique, puisqu'elle a varié. Dans l'ardeur de la lutte, Bossuet ne vit pas qu'il faisait fausse roule, et plus qu'il ne le croyait, il était homme de parti, et partant, fatalement condamné à en porter la peine. Imbu d'un faux principe, il en subit les conséquences, et sacrifia l'histoire à une fausse théorie, la sainte Écriture au pape, Dieu à l'homme, et demeura dans une communion dont les dogmes particuliers
HISTOIRE DE LA RÉFORl»ïATTON FRANÇAISE.
sont formellement condamnés par les écrivains inspirés de l'Ancien et du Nouveau Testament.1
Jusqu'à présent, on avait cru assez généralement que Bossuet était demeuré étranger aux persécutions qui suivirent la révocation de l'édit de Nantes; malheureusement pour sa gloire, il n'en est rien, et il doit être rangé dans la classe des évêques qui, voulant être agréables au roi, déposaient à ses pieds des listes de conversions. Il fait arrêter ceux qui osent résister à ses avertissements pastoraux et demande la confiscation de leurs biens; aux parents, il ravit leurs enfants, et transforme les couvents de son diocèse en prison; son prosélytisme brutal inspire la terreur, et ceux qui ont le courage de leur conviction, lui résistent, ou cherchent dans l'émigration le moyen d'échapper à ses poursuites. Sa conduite ne nous étonne nullement. Le prélat qui a écrit la Politique tirée de l'Écriture sainte, et prononcé l'éloge de Michel Letellier, fut fidèle à lui-même. Plaignons-le, mais ne lui en faisons pas un crime. 2
Jusqu'à la dernière heure de sa vie, Bossuet travailla; car pour lui comme pour Jurieu, le repos n'était que dans la tombe. Les jours de sa vieillesse furent tristes et semés de déceptions. Louis XIV semblait parfois l'oublier, et l'ingrat monarque sur le règne duquel il avait jeté tant d'éclat, et dont il avait supporté avec tant d'indulgence les scandaleuses faiblesses, avait refusé de lui donner pour coadjuteur, son neveu, l'abbé Bossuet. Ce coup lui fut très-sensible, et le jeta dans une grande mélancolie; une atteinte de la pierre commença à altérer sensiblement sa santé, qui dès lors ne fit que décliner, quoique très-lentement, et il vit ainsi la vie se retirer de lui. Dans la nuit du 2 au 3 mars 1704, il ressentit plus vivement les douleurs de la pierre, et sa fièvre fut si forte, que son docteur Tournefort crut que son dernier jour était arrivé; il triompha de la crise, mais elle fut pour lui le messager avant-coureur