‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 30 sur 263 · LIVRE XLV · texte numérisé non relu

LIVRE XLV

de la mort. A ceux qui, sur des intermittences de mieux dans son état, s'empressaient de le rassurer, il disait avec beaucoup de calme: « Cessez de me tromper, je sens toute ma faiblesse. »

L'illustre malade exprima le désir de recevoir la communion, qui lui fut administrée le lundi saint, 17 mars, par le vicaire de la paroisse de Saint-Roch. Pendant la cérémonie, qui dura trois heures, son pouls fut dans un état normal, et sa tête libre; il n'éprouva aucune fatigue, la mort cependant s'avançait à grands pas, il le sentait luimême, et courbant la tête devant ce roi des épouvantements, il disait : « Que la volonté de Dieu soit faite! »

Un mieux dans son état étant survenu, ses amis ouvrirent leur cœur à l'espérance : «Certainement, disait l'abbé Ledieu, dans sa grande faiblesse, il n'est pas attaqué jusqu'à la mort, Dieu veuille nous le conserver.» Celte lueur d'espérance ne tarda pas à s'évanouir; le prélat s'affaiblissait, et dans l'angoisse de ses souffrances, il s'écriait : « Mon Dieu, ayez pitié de moi!»

Sur le point de comparaître devant Dieu, il redoutait son jugement. Lié par les décrets du concile de Trente, cette dernière expression de la foi de son Église, il ne pouvait, comme les vrais chrétiens, avoir l'assurance du pardon de ses péchés1. Dans son anxiété, il fit tout ce qu'il pouvait faire, il baissa la tête, et se soumit en répétant souvent ces mots : ce Votre volonté soit faite. »

Le cardinal de Noailles vint visiter l'illustre malade qui lui demanda sa bénédiction, il la lui donna et reçut la sienne, et d'une voix éteinte, dans laquelle se mêlait un dernier désir de la terre, Bossuet lui recommanda son neveu, qu'il désirait avoir pour successeur. Le cardinal lui répondit : « Le roi vous aime, votre neveu est tout recommandé. »

La nuit du jeudi au vendredi, 11 avril, fut très-mauvaise; jusqu'à midi, les douleurs du malade ne cessèrent pas; les assistants, croyant le moment suprême arrivé, tombèrent à genoux, et l'abbé Ledieu lui exprima sa profonde reconnaissance pour toutes ses bontés : «Pensez,

1. Le concile de Trente prononce anathème contre saint Paul, qui enseigne textuellement le dogme de l'assurance du pardon des péchés.

lui dit-il, aux amis que vous laissez sur la terre, et qui sont si dévoués à votre personne et à votre gloire. »

A ce mot de gloire, le malade qui conservait la plénitude de son intelligence et qui sentait, mieux qu'il ne l'avait jamais fait, son néant, crut voir Dieu assis sur son trône, et lui debout pour être jugé. Saisi d'effroi, il se souleva à demi, et ranimé par une sainte indignation, dit à l'abbé Ledieu d'une voix forte et impérative : « Cessez ces discours , demandez pour moi à Dieu le pardon de mes péchés. »

L'évêque recueillit, dans ce moment terrible, le fruit des funestes enseignements de son Église. — Au lieu du chant de triomphe que nous trouvons sur les lèvres mourantes d'un Duplessis-Mornay, d'un Drelincourt, d'un Dumoulin, nous n'entendons que le cri déchirant d'un pécheur qui cherche la grâce de Dieu, et ne se trouve qu'en présence de sa justice.

Vers les neuf heures du soir, l'agonie commença, les pieds et les mains du prélat furent saisis du froid de la mort. Insensible à tout ce qui se passait autour de lui, il n'entendait plus ceux qui récitaient les prières des agonisants, quand tout à coup il sortit de sa léthargie, et s'unit d'intention à ceux qui priaient pour lui. De temps en temps, dans l'excès de ses douleurs, il s'écriait: «Seigneur, je souffre, mais je ne serai pas confondu, car je sais en qui j'ai cru. »

Vers minuit, il s'endormit, et ne se réveilla que pour entrer dans la froide et sombre vallée de l'ombre de la mort, et le samedi 12 avril 1704, à quatre heures et demie du matin, après deux ou trois soupirs assez légers, il expira. 11 avait vécu soixante-seize ans, six mois et seize jours.1

Jurieu et Bossuet furent les deux plus grandes individualités religieuses et politiques de la fin du dix-septième siècle; l'un représente le passé avec le principe d'autorité, l'autre l'avenir avec la liberté d'examen; la lutte fut vive,

t. Journal de l'abbé Ledieu. — Vie de Bossuet par M. de Beuusset, ancien évèque d'Alais.

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