‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 31 sur 263 · LIVRE XLV · texte numérisé non relu

LIVRE XLV

ardente , passionnée. Bossuet avec sa figure majestueuse , ses cheveux blancs, l'éclat de son nom, attire tous les regards et paraît laisser son adversaire dans l'ombre; on s'étonne même qu'il ait daigné l'honorer de ses attaques. Mais quand on étudie de près le ministre de Rotterdam, on comprend , aux cris de colère que pousse l'aigle de Meaux, que ce ministre exilé , frêle de corps , est un adversaire digne de lui. Cela se sent à l'ardeur que le prélat met dans sa polémique, dans laquelle il jette les ressources de son génie, la magie de son style et la vigueur de sa dialectique. Jurieu n'a ni son superbe dédain, ni ses phrases sonores et harmonieuses ; mais il a contre lui la passion du proscrit, les souffrances de ses frères, la cruauté de leurs persécuteurs, la Bible, et ce droit nouveau, mais ancien comme le monde, la souveraineté du peuple; il va sans crainte au-devant de son redoutable adversaire, parce qu'il sent, sous ses pieds, deux fondements solides, le droit de Dieu , qu'il défend contre les traditions des hommes, et le droit des peuples qu'il défend contre le despotisme des rois; il harcelle Bossuet; à son dédain il répond souvent par l'insulte, et quand il est indigné, et il l'est souvent, son style s'élève jusqu'à l'éloquence. Le prélat est le grand écrivain de son siècle — Jurieu en est le journaliste. L'évêque écrit, le ministre agit; Bossuet fait des livres, Jurieu prépare une révolution. Bs meurent tous deux sur la brèche, en se proclamant tous deux vainqueurs; c'était au temps à prononcer, il l'a fait. Le droit divin des rois a péri dans une tempête et la souveraineté des peuples est redevenue ce qu'elle aurait dû toujours être, le droit public des nations.

Un homme célèbre qui fut à la fois l'adversaire de l'évêque et du pasteur, Bayle, termina son orageuse carrière dans l'exil.

Dans les premières années de son professorat à Rotterdam, Bayle, malgré la tournure de son esprit et ses tendances pyrrhoniennes au doute absolu, s'était gardé de porter atteinte à la foi des Églises réformées; à peine si dans ses ouvrages il laissait entrevoir son parti pris d'ac-

corder à la raison une autorité supérieure à celle de la révélation; il était encore l'ami de Jurieu. Dans les relations sociales, sa conduite était digne et à l'abri de tout reproche, mais il apportait plus que de la négligence dans l'accomplissement de ses devoirs religieux; accusé devant le consistoire, il répondit qu'il ne savait ce qu'on voulait de lui, car «il communiait quatre fois l'an et il assistait assez souvent aux prières publiques et à la meilleure partie du sermon1.» Une pareille défense prouve que ses adversaires avaient raison ; la foi faisait place dans son âme au scepticisme, et bientôt il n'eut aucun scrupule d'attaquer les choses les plus saintes, «salissant, suivant l'expression énergique mais malheureusement trop vraie de Saurin, ses écrits de ces noms que des bouches doctes n'avaient jamais prononcés.» La raillerie l'entraîna sur cette pente fatale ; Bayle se moqua de Jurieu qui avait appliqué aux persécutions des réformés les prédictions de l'Apocalypse2. Jurieu poursuivit son ancien ami et finit par le faire suspendre de sa charge de professeur; avaitil tort? il montra sans doute une grande aigreur, un grand acharnement; mais, à cela près, il est complètement justifié par la publication la plus importante de Bayle, par celle qui a fait vivre son nom et le fera vivre dans la postérité.

Le Dictionnaire historique et critique, trésor d'érudition d'une incontestable valeur biographique, est en effet un mauvais livre au point de vue moral, un livre dangereux au point de vue religieux. Un mauvais livre, car il remue la fange de tous les vices dont la société et surtout la société ancienne s'est rendue coupable, il met en relief tous les égarements humains, toutes les turpitudes; il élucide tous les actes d'immoralité jusque dans leurs moindres détails avec la minutie de l'observateur au microscope; et plus d'un article n'y a place que dans ce but évident. Quoi qu'en dise Bayle3, «il n'est pas utile de représenter naïvement les horreurs et les abominations que les philosophes païens ont approuvées;» il n'est pas nécessaire de

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