LIVRE XLV
soulever le cœur de dégoût pour lui faire aimer l'Evangile. C'est encore un livre dangereux; car il s'efforce de démontrer l'incompréhensibilité et l'absurdité du christianisme , en puisant à larges mains dans les ouvrages de controverse des hérésiarques et des sages du paganisme; tout aussitôt il demande, il est vrai, que l'on se soumette à la révélation et qu'on adore ce que l'on ne comprend pas; par là il ouvre la voie à l'incrédulité; ces exhortations n'ont d'autre but que de couvrir du manteau chrétien l'adversaire du christianisme.
Le succès du Dictionnaire fut immense; il flattait l'immoralité des hautes classes avides de scandales; le siècle penchait au doute, à ce doute que Voltaire devait bientôt inoculer à la France. Les attaques ne lui manquèrent pas non plus. Tout occupé de les repousser, Bayle mourut à la tâche le 28 décembre 1706 à Rotterdam, laissant dans l'histoire un grand nom, mais un nom que l'historien protestant ne peut répéter qu'avec douleur. Il abusa de ses grands talents pour mettre en suspicion la divinité de l'Évangile, pour ébranler la foi en Christ; Thomas incrédule, puisse-t-il aussi, après avoir vu et touché, s'être écrié: Mon Seigneur et mon Dieu! et avoir reçu le pardon de Celui qui est tout miséricorde et amour!
Après la soumission des camisards, le protestantisme paraissait, déraciné du sol français; de tous ses temples pas un seul ne demeurait debout, et ses fidèles , privés de pasteurs, prenaient, en courbant la tête, le chemin des églises catholiques, refoulant au dedans d'eux-mêmes leurs douleurs et souffrant plus cruellement de leur apostasie apparente que de la brutalité de leurs persécuteurs. Le clergé n'était pas cependant satisfait... Aussi au moment où leurs victimes, après tant d'orages, jouissaient de quelques jours de calme, une nouvelle persécution fondit sur elles et s'annonça par une violation audacieuse du droit des gens.
Après la dernière défaite des camisards, S. Julien, l'un d'entre eux, s'était échappé et avait gagné la frontière
suisse; il se proposait de passer de Genève dans les Pays- Bas, afin d'y solliciter des secours pour ses frères , quand Bàville le fit surveiller par ses agents et arrêter sur le lac dans les eaux qui appartenaient au canton de Berne. L'infortuné captif fut conduit à Montpellier, où il fut rompu vif.1
Immédiatement après cette exécution parut l'édit du 17 mai 1711 qui, dans le but d'empêcher une nouvelle émigration , défendit aux protestants de vendre , pendant trois ans, leurs meubles et leurs immeubles, sous peine de confiscation; moins d'un an après (8 mars 1712) parut un nouvel édit qui enjoignit aux médecins d'averlir les protestants de se confesser le second jour de toule maladie qui pouvait avoir trait à la mort; si le troisième jour le malade ne présentait pas un billet de confession , le médecin devait sortir de sa demeure et le laisser sans secours; s'il n'obéissait pas , il encourait la première fois une amende de trois cents livres, la seconde, une interdiction de ses fonctions, la troisième il était privé de sa profession2. Le même jour (18 mars 1712) parut un autre édit qui fut le couronnement des deux premiers, il supposait audacieusement qu'il n'y avait plus de protestants en France , parce que tous ceux des religionnaires qui n'avaient pas émigré devaient avoir nécessairement embrassé le catholicisme, attendu que sans cela on ne les aurait pas soufferts, ni tolérés dans le royaume3. En conséquence de cette supposition l'édit portait qu'à partir du jour de sa promulgation tous ceux qui mourraient sans être munis des sacrements de l'Église seraient réputés relaps , que leurs biens seraient confisqués , leurs corps traînés sur la claie et privés de sépulture comme celui des criminels de lèsemajesté.
«Cet édit dit un historien moderne, entraîna des scènes révoltantes. En vertu de la loi, dès qu'un protestant tombait malade, les prêtres envahissaient sa maison, appor-