LIVRE XLV
taient le viatique , suivis d'huissiers et de recors, et, au milieu des parents en larmes , des voisins , curieux ou ennemis, fatiguaient de leurs obsessions et de leurs menaces des vieillards, des femmes, des jeunes filles. Si le malade repoussait le prêtre, sa famille était ruinée et sa mémoire publiquement flétrie. Quelquefois, surtout dans le Midi, le peuple s'attroupait devant la maison de l'hérétique et demandait son corps à grands cris. On amenait la claie, aux applaudissements de la foule, on y plaçait le mort nu à peine refroidi, devant les obscènes railleries des assistants; puis, après l'avoir traîné dans le ruisseau , à travers les rues et les carrefours , pendu par les pieds au gibet pendant vingt-quatre heures, on le jetait à la voirie. Quand l'instruction devait être longue, par une cruelle précaution, on faisait embaumer le cadavre, d'autres fois on lui donnait une sépulture provisoire, puis on le déterrait, la condamnation rendue, et l'ignoble peine avait son cours.
«De ce principe, consacré par l'ëdit, qu'il n'y avait plus de protestants en France, on en vint à déduire une conséquence plus détournée, mais non moins infâme. Tous ceux qui n'avaient pas été mariés à l'église cessaient de l'être, et comme le mariage civil n'existait pas à cette époque , il leur fallut, dès lors, s'unir devant un prêtre , sinon la loi méconnaissait les liens antérieurs, et pour les rompre, elle faisait appel au libertinage ou à l'intérêt. En vertu de cet édit les époux pouvaient demander la nullité de leur mariage célébré seulement d'après le rite huguenot et convoler à de nouvelles noces. Les protestants demeuraient ainsi comme des parias au milieu de la société française. Quelques-uns se mariaient à l'église, puis devant le pasteur; la plupart s'unirent seulement d'après leur culte jusqu'au moment où Louis XVI leur accordait enfin un état civil. Ainsi au moment de paraître devant Dieu, alors qu'il prodiguait aux fils de Mme de Montespan issus d'un double et scandaleux adultère les droits et les bienfaits d'une naissance légitime, Louis XIV disputait à huit cent mille Français l'honneur de leurs femmes et de leurs enfants, et il les forçait à se parjurer publiquement ou à vivre dans le concubinage et à n'enfanter que des bâtards.»1