‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 35 sur 263 · LIVRE XLV · texte numérisé non relu

LIVRE XLV

ces nouveaux convertis avaient pour eux cette haine cachée, profonde, que l'esclave a pour son tyran, et la foi romaine leur était d'autant plus odieuse qu'ils sentaient plus la honte et le danger de leur apostasie. A la sortie de l'église catholique, quand ils rentraient chez eux, ils versaient d'abondantes larmes , retiraient d'une cachette leur vieille Bible et la lisaient en famille ; parfois un pasteur déguisé , ou dans le costume d'un pèlerin, pénétrait chez eux au péril de sa vie, il les consolait, les exhortait, baptisait leurs enfants, célébrait leurs mariages, et les aidait à ensevelir leurs morts. Quand il osait tenir une assemblée au désert, on s'y rendait le plus souvent la nuit, on prenait mille précautions pour n'être pas découvert, mais malheur à ceux qui tombaient entre les mains des agents mis. à leur poursuite ! Les femmes étaient jetées dans d'infectes prisons , et les hommes allaient ramer aux galères, à Cette, à Toulon, à Dunkerque ; leur procès s'instruisait et se jugeait dans la même séance. Bâville s'était débarrassé du ministère des avocats; à ses yeux, la défense des accusés était inutile, puisque leur crime était patent; aussi sévère, mais moins sentimental queBarrère, î'Anacréon de la guillotine, il avait, comme lui, ses condamnations par fournées, suivant le mot de la Terreur; au bas d'une lettre il disait froidement en post-scriptum : «J'ai condamné ce matin soixante-seize de ces malheureux aux galères.»

En traçant ces lignes, nous nous rappelons, involontairement, les paroles que le Seigneur Jésus adressait à ses disciples au moment de quitter ce monde pour aller s'asseoir dans le ciel, à la droite de Dieu, son Père : «Je vous laisse, leur disait-il, comme des agneaux parmi des loups, vous serez haïs et persécutés à cause de moi, et quiconque même vous fera mourir, croira être agréable à Dieu.» Souffrir donc est le douloureux et glorieux rôle de l'Église. «Qu'elle est belle! s'écrie un grand orateur, et que redoutable est le glaive que le Fils de Dieu lui a mis dans les mains! Mais c'est un glaive spirituel dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant. Elle

est fille du Tout-Puissant; mais son Père qui la soutient au dedans, l'abandonne souvent aux persécuteurs; et à l'exemple de Jésus-Christ, elle est obligée de crier, dans son agonie : Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi m'avez-vous délaissée! Son époux est le plus puissant comme le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes; mais elle n'a entendu sa voix agréable, elle n'a joui de sa douce et désirable présence qu'un moment. Tout à coup, il a pris la fuite avec une course rapide, et plus vite qu'un faon de biche, il s'est élevé au-dessus des plus hautes montagnes. Semblable à une épouse désolée, l'Église n'a fait que gémir, et le chant de la tourterelle délaissée est dans sa bouche. Enfin , elle est étrangère et comme errante sur la terre, où elle vient recueillir les enfants de Dieu sous ses ailes; et le monde qui s'efforce de les lui ravir, ne cesse de traverser son pèlerinage. Mère affligée, elle a souvent à se plaindre de ses enfants qui l'oppriment. On ne cesse d'entreprendre sur ses droits sacrés. Sa puissance céleste est affaiblie, pour ne pas dire tout à fait éteinte. On se venge sur elle.» 1

Quelle est cette église dont nous avons sous les yeux le beau et l'admirable portrait? L'Église primitive? non. L'Église protestante? non. Quelle est-elle donc? L'Église romaine, dont Bossuet se faisait l'éloquent apologiste, au moment où, ne respirant que le carnage, elle lâchait, sans pitié, ses dragons, ivres de vin et de sang, sur les infortunés protestants, et se faisait l'infatigable pourvoyeur des potences, des galères, des cachots et de l'exil. Qui ne s'écrierait pas avec un historien moderne : «0 Bossuet, faut-il que ce soit vous qui disiez cela ! Suis-je sur les bords du Nil et n'entends-je pas le crocodile imiter le vagissement de l'enfant qu'il a dévoré?»2

Au congrès d'Utrecht, l'illustre Basnage éleva fortement la voix en faveur des victimes, et plaida chaleureusement leur cause auprès des princes protestants; ils fermèrent l'oreille et, plus attachés aux intérêts de leur politique

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