LIVRE XLY
présence fut inutile. Pour combattre l'infection, les ouvriers buvaient de l'eau-de-vie à plein verre. Le moyen ensuile d'accomplir un sacrilège avec décence! A chaque coup de pioche les ouvriers heurtent un cercueil, ils brisent des planches à demi pourries: alors apparaissent des prêtres revêtus de leurs habits pontificaux, des solitaires dont le visage a une telle expression de sérénité, qu'ils semblent plutôt endormis que morts; des religieuses enveloppées de leur robe, et tenant un petit crucifix dans leurs mains. Les ouvriers arrachent leurs vêtements, saisissent les morts par les cheveux et les traînent ainsi jusqu'aux voitures. Quelquefois la tête se détache dans le trajet et le corps roule à terre. Le plus souvent les fossoyeurs ne prennent pas la peine d'enlever le corps, ils le hachent à coup de bêche et jettent dans les tombereaux cette boue humaine. Les plus révoltantes profanations se succèdent. Un témoin oculaire rapporte même qu'il vit les chiens des ouvriers dévorer lès entrailles et la figure des morts. Si l'on se représente, sous ce ciel d'hiver, au milieu de la vallée déserte, des poutres, des pierres amoncelées , et de tous les débris du cloître, les tombes ouvertes, les jurements , les chants grossiers , les obscènes railleries de ces hommes qui dépouillent des femmes, ces amas de squelettes exhalant la fétide odeur du sépulcre, on aura une faible idée de ces scènes qui dépassent les plus sombres rêves de Shakespeare. «Si ce désert eût eu du sentiment, dit Lafontaine, il eût pleuré. »
«Enfin, après deux mois, l'odieuse besogne fut achevée. Les fossoyeurs chargèrent sur des voitures les derniers ossements et les conduisirent au village de Saint-Lambert. Pendant le trajet, des éclairs brillèrent, la foudre gronda, une tempête éclata sur la vallée, et elle arrêta quelques instants les voitures. Cet orage, au milieu de janvier, frappa les paysans, qui s'écrièrent que Dieu vengeait ses saints. Arrivés à Saint-Lambert, les ouvriers creusèrent une grande fosse, ouvrirent les tombereaux et y laissèrent rouler les corps. Quatre pierres placées aux angles de la fosse marquèrent la place des jansénistes. Là, du moins, ils reposent en paix.
1. Ernest Moret, t. III. — Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal. — Clémencet. — Racine.
Letellier n'était pas encore satisfait; de l'église, il restait quelques murs, il ordonna de les faire disparaître; les ouvriers firent jouer la pioche, le marteau, la mine, et quelques jours après, la charrue passait sur les fondements du sanctuaire dont il resta cependant quelques débris que le temps a respectés et qui demeurent le pilori auquel la postérité a attaché l'implacable confesseur de Louis XIV.
Depuis cette époque, les jansénistes n'ont pu réunir leurs tronçons épars. Toujours attachés à Rome, tout en lui résistant, ils n'ont pas compris leur inconséquence, et c'est pour avoir manqué de logique qu'ils n'ont su se rallier ni les catholiques, ni les réformés. Calvinistes par le grand dogme de la grâce, catholiques par celui de l'Eglise, ils sont demeurés entre les deux camps , ne sachant ni obéir, ni commander; et quand ils auraient pu entraîner la partie la plus éclairée et la plus morale de la France et provoquer, dans le catholicisme, une sainte réformatîon, ils ne surent être qu'une coterie; mais tel qu'il est, le jansénisme a, clans l'histoire, une belle page qui lui est donnée par ses illustres et pieux solitaires, et s'il éleva la persécution des protestants à la hauteur d'un principe, n'a-t-il pas expié cette grande erreur par les malheurs qui, en fondant sur lui, lui donnèrent de glorieux martyrs?
Un cri de réprobation accueillit la destruction de Port- Royal, des satires et de pamphlets furent publiés en grand nombre contre Letellier; mais lui, dans son calme sauvage, laissa, sans s'en inquiéter, passer l'orage. Fidèle au roi de Rome, comme Bàville jt celui de Versailles, il s'applaudissait d'avoir servi son Eglise. Le pape n'avait-il pas dit, en parlant du célèbre monastère : «Je veux détruire jusqu'en ses fondements ce nid d'erreurs.»
Après tant de martyres, Louis XIV devait avoir le sien , et non le moins douloureux; la main de Dieu s'appesantit sur lui, et en prolongeant ses jours, il aggrava son supplice. La mort lui ravit, en quelques jours, son fils, le grand dauphin, le duc et la duchesse de Bourgogne, et des deux enfants de ce dernier , il n'en resta qu'un seul qui s'appela plus tard ,! pour la honte de sa maison, Louis XV.