LIVRE XLV
Louis XIV était consterné; des bruits sinistres parvinrent jusqu'à ses oreilles, et lui signalèrent son neveu, le duc d'Orléans, comme un empoisonneur; le malheureux monarque courba la tête et but en silence la coupe arrière qui lui était présentée. Ses jours s'écoulaient dans la tristesse. Son Versailles si brillant , si joyeux aux jours où on le proclamait Louis le Grand, était devenu un splendide désert; la belle et spirituelle duchesse de Bourgogne ne l'animait plus avec son goût des fêtes, des bals, des chasses et des plaisirs; la vieille étiquette des cours seule avait survécu à cet immense naufrage d'illusions, mais la beauté du cadre faisait ressortir la laideur du tableau. Le vieux roi promenait partout son ennui et l'imposait à tout le monde, à Mme de Mainlenon surtout; il se renfermait des journées entières chez elle; et souvent des heures s'écoulaient sans qu'une parole sortît de leurs lèvres. Les seuls visiteurs qu'ils eussent, étaient le sombre Letellier, et le haineux Fagon1, aussi difforme de corps que de cœur. La marquise expiait cruellement ses grandeurs , et par un supplice qui se renouvelait chaque jour, elle était condamnée à amuser un mari . qui était inamusable. Dans sa douleur, elle disait et écrivait à Mme des Ursins : « Je ne vois goutte, je n'entends pas et on ne m'entend point, parce que je ne prononce plus, je suis un squelette vivant.» Elle aussi recevait le juste salaire de son insatiable ambition, et sur les marches de ce trône sur lequel elle aurait voulu s'asseoir, elle ne recueillait, auprès de son époux, que des tristesses amères, et, comme à lui, l'avenir lui apparaissait sombre et nuageux; mais plus habile et plus active, elle s'agitait, se remuait, intriguait, afin d'écarter le duc d'Orléans de la régence qui lui appartenait en sa qualité de premier prince du sang; elle exploitait les soupçons du roi contre lui, en faveur du duc du Maine, qu'elle chérissait comme s'il eût été son propre fils2. Le roi avait pour ce bâtard, doublement adultérin, une atïectiun singulière. Comme un dieu de l'Olympe qui se croit au-dessus des lois qui régissent les simples mortels , il avait imposé à son servile Parlement la tâche ignoble de légitimer son