‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 46 sur 263 · Saint-Simon. — Dangeau · texte numérisé non relu

Saint-Simon. — Dangeau

le sentiment de son néant, il dit un jour :«Dans le temps que j'étais roi!» Ses domestiques, à l'ouïe de ces paroles, se mirent à fondre en larmes: «M'auriez-vous cru immortel?» leur dit-il.

A mesure que la maladie faisait des progrès, les appartements du roi devenaient déserts et ceux du duc d'Orléans se remplissaient ; les courtisans prenaient leurs précautions, chacun s'empressait de montrer son visage et de prendre date. Le vieux roi, vivant encore, était déjà oublié, quand, tout à çoup, le vide se fit autour du duc d'Orléans. Un paysan, nommé Brun, avait donné à l'illustre malade un breuvage qui avait arrêté la marche de la gangrène. Le roi se sentait soulagé. Il avait mangé de bon appétit deux biscuits trempés dans du vin d'Alicanle. Témoin de ce cynisme éhonté, le duc d'Orléans dit à Saint-Simon qui venait le visiter : « Mon cher duc, vous êtes le premier que je vois de la journée,» et il ajouta en riant : «Si le roi mange encore une fois, nous n'aurons plus personne.»

Le mieux du roi n'était qu'apparent; le soir même du jour où il avait mangé les deux biscuits, les médecins constatèrent les progrès effrayants de la gangrène; à celte nouvelle, les courtisans abandonnèrent de nouveau leur maître, qui resta seul avec le duc du Maine, le duc d'Orléans, Letellier et Mme de Maintenon.

Cette dernière révéla, dans ce moment, toute la sécheresse de son cœur; elle n'aimait pas Louis. Un jour que le malade, lui serrant la main, lui disait : «Ce qui me console, c'est l'espérance de nous rejoindre dans le ciel»; elle garda le silence, se disant à part elle-même : «Le joli rendez-vous qu'il me donne, cet homme n'a jamais aimé que lui!» Elle oublia que son poste était au chevet du roi. Deux fois elle abandonna celui auquel elle devait son étonnante fortune, et laissa à Letellier et à quelques domestiques le soin de recueillir son dernier soupir; il le rendit le dimanche 1er septembre, à huit heures un quart. Au moment où la mort fut constatée, un officier de service arrêta, suivant l'étiquette, l'horloge du palais à l'heure fatale, et un héraut d'armes s'avança en même temps vers la fenêtre et cria trois fois : «Le roi est mort!» — «Vive le roi!» crièrent quelques rares assistants.

Le règne de Louis le Grand était terminé.

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