‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 47 sur 263 · LIVRE XLV · texte numérisé non relu

LIVRE XLV

Louis XIV a eu ses apologistes enthousiastes et ses impitoyables détracteurs; mais le bruit qui se fait encore aujourd'hui autour de sa tombe, doit nous apprendre qu'il n'était pas un roi ordinaire et que, s'il ne fut pas grand dans l'acception de ce mot, il ne manqua pas de grandeur. Quant à nous, plus nous sentons le mal qu'il a fait à une cause qui nous est si chère, plus nous éprouvons le besoin d'être juste à son égard, et de ne pas porter sur lui ces jugements précipités , toujours révisés par la justice. Louis XIV eut plusieurs des qualités d'un grand roi; son esprit judicieux suppléait à son ignorance et à la détestable éducation qu'il avait reçue; les plaisirs ne lui firent jamais oublier le travail, et dans le vrai sens du mot, il fut, pendant longtemps, son premier ministre; son tact des hommes était sûr; il devina cette pléiade de personnages éminents qui sont le vrai piédestal de sa grandeur, et ont fait de son siècle, un siècle qui n'a rien à envier à ceux d'Auguste et des Médicis. Il sut, chose rare, commander à des hommes dont il n'avait ni le talent, ni le génie, ni la puissante initiative.

Sans être guerrier il fit la guerre avec plus de succès que le belliqueux François 1er et son brave aïeul Henri IV. Il recula les frontières de la France, et les revers de sa vieillesse ne lui firent rien perdre de ce qu'il avait conquis. Sa volonté enfanta des merveilles d'architecture, le Louvre et Versailles; Paul Riquet lui fit le canal du Languedoc qui joignit la Méditerranée à l'Océan. La France n'avait pas de marine, il lui en donna une. Jean Bart, Duquesne, Duguay-Trouin, promenèrent son pavillon victorieux sur toutes les mers. Louvois organisa son armée; Condé , Turenne, Gassion , Vendôme, Luxembourg, Catinat et Villars lui gagnèrent de grandes batailles; Vauban fortifia ses villes; il fut, un moment, ce prince dont le grand Frédéric disait: ce Si j'étais roi de France, il ne se tirerait pas un coup de canon en Europe sans ma permission.»

L'histoire, qui nous montre Louis entouré des plus célèbres capitaines de l'Europe, nous le montre aussi en-

touré d'artistes, de poètes, d'orateurs; Lenôtre dessine ses jardins , Mansard bâtit ses palais que Lebrun et Mignard couvrent de peintures; Molière s'immortalise dans la comédie; Corneille et Racine ennoblissent le théâtre dégradé par les farces de la foire ; Boss.uet, Bourdaloue et Massillon rendent à la chaire chrétienne sa dignité; Lesage produit Gil Blas, ce roman plus vrai que l'histoire; dans un genre léger, Mœe de Sévigné produit, comme Lafontaine , sans s'en douter, de petits chefs-d'œuvre qui vivront autant que notre langue.

Dans l'intérieur de son palais, Louis, entouré de ses courtisans, a une majesté en harmonie avec la demeure somptueuse qu'il s'est donnée; il est roi, vraiment roi. Au dedans comme au dehors il est le représentant de la France, et aux jours de ses plus grands revers, quand il semble que tout va crouler sous ses pieds, il lève fièrement la tête et ne se courbe pas plus devant l'orage que devant la papauté qu'il force à s'humilier devant lui. Quoi qu'en disent ses détracteurs qui veulent aujourd'hui le descendre de son piédestal, il y demeure, tout aussi ferme que la statue de Napoléon sur la colonne de la place Vendôme. Si Louis n'eût été qu'un roi de parade, il serait depuis longtemps oublié: on ne discute pas les morts.

Envisagé par ce côté, Louis XIV serait réellement Louis le Grand, si la médaille que ses flatteurs lui ont frappée, n'avait pas un terrible revers. Faisons la part du blâme comme nous avons fait celle de l'éloge, et n'oublions pas surtout que, si la passion ne doit pas monter sur le siège du juge, la complaisance n'y doit pas monter non plus.

Chez Louis XIV nous voyons un roi, mais nous y cherchons vainement un homme; il n'a de son aïeul le Béarnais, ni la gaieté, ni l'entrain, ni la bonhomie; il tient à distance; entre lui et ses sujets il a placé une barrière infranchissable; c'est un dieu olympien dont il a l'orgueil, les vices, les passions et l'effrayant égoïsme; il n'aime que lui, ne sait aimer que lui, la terre est créée pour lui; s'il l'osait, il se ferait adorer. La noblesse que Henri IV avait achetée, que Richelieu avait domptée, il l'avilit; de ses fiers

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