LIVRE XLV
barons féodaux d'autrefois, il fait ses valets; l'un est son échanson, l'autre est son panetier; celui-ci lui présente sa chemise, celui-là sa canne, et il les façonne si bien à leur rôle qu'ils briguent une place de domestique, comme autrefois leurs ancêtres, l'honneur de se faire tuer les premiers le jour d'un assaut ou d'une bataille. Versailles devient leur Capoue , et ils y perdent à dormir ce reste d'énergie qu'ils avaient montré sous Richelieu. Sa politique à cet égard fit fausse route, car il oublia que sa noblesse était l'appui naturel de son trône. Comme les hommes vulgaires, il s'inspira du passé et ne sut pas lire dans l'avenir et pressentir l'avènement de ce tiers état qui, en moins d'un siècle, grâce aux excès de la royauté, devait devenir la nation tout entière.
Au milieu de sa cour splendide, Louis XIV nous apparaît comme un dieu; mais quand on regarde sous cette neige brillante, on trouve le fumier; pénétrons-y, on y joue un jeu d'enfer, mais au moins y observe-t-on la décence qu'on rencontre à Hombourg, à Baden-Baden? Écoutons un témoin oculaire.
«Les joueurs sont comme des insensés, dit la princesse palatine; l'un hurle, l'autre frappe si fort la table du poing, que toute la salle en retentit; le troisième blasphème d'une façon à faire dresser les cheveux sur la tète; tous paraissent hors d'eux-mêmes et sont effrayants à regarder. » Dans ce moment on oubliait le maître de la maison, les regards n'étaient que pour le tapis vert sur lequel on jetait, l'un la dot de sa femme, l'autre son patrimoine; le roi jouait, la reine jouait, Mme de Montespan jouait. «Le jeu de cette dernière, dit Feuquières, est monté à un tel excès, que les pertes de cent mille écus sont communes. Le jour de Noël elle perdit sept cent mille écus; elle joua sur trois cartes et les gagna, à ce jeu-là on peut perdre et gagner cinquante ou soixante fois en un quart d'heure.»
Ce jeu effréné était une source de ruine et de corruption; les hommes filoutaient, les dames se vendaient; Versailles était un vrai coupe-gorge, et pendant, que la noblesse pouvait librement se livrer à ce jeu infernal sous les yeux du roi, ce même roi l'interdisait à ses sujets.
Après le jeu, les brillantes débauches; Louis XIV donna l'exemple; de sa cour il fit un sérail, et foulant aux pieds
toute pudeur, il voulut que ministres, courtisans, ambassadeurs se courbassent respeclueusement devant, ses maîtresses et ordonna à son Parlement de légitimer ses enfants adultérins. Sans la moindre honte, de chute en chute, il avait fini par croire que les lois morales n'étaient pas faites pour lui; en pariant de ses bâtards, il disait : «l'honneur de leur naissance.»
Un roi orgueilleux, joueur, immoral, doit dans l'ordre naturel des choses être dur, sans entrailles, Louis XIV fut ce roi; son peuple, il ne l'aima jamais; il le chargea d'impôts, le pressura, le saigna à blanc, lui demanda son dernier homme et son dernier écu. Si encore il l'avait aimé! mais chez cette nature éminemment égoïste, les passions avaient tout desséché; on comprend donc comment, dans son bigotisme, il ne recula pas devant la révocation de l'édit de Nantes, et quoiqu'il n'ait connu qu'une partie des maux de ses sujets dissidents, il en connaissait cependant assez pour qu'un empereur romain en eût été touché. Jusque sur son lit de mort, il poursuivit les réformés; témoin, pendant plus de trente ans, de leurs souffrances, il en fut toujours le témoin impassible.
Louis XIV fut despote en tout, et partout; il humilia la noblesse, les parlements, le pape, l'armée; il usa et abusa des lettres de cachet, trafiqua des places, jeta en pâture à ses maîtresses et à ses courtisans les sueurs de son peuple, et ne voulut qu'un seul pouvoir debout, le sien.
Si son orgueil eût été moins grand, il eût pu, dans les dernières années de sa vie, apercevoir le gouffre qu'il avait creusé de ses propres mains, et au fond duquel devait s'engloutir le pouvoir royal, le seul qu'il crût de droit divin. Le vide se faisait autour de lui, l'ange exterminateur de la mort lui envoyait de terribles et inattendus décès de famille; ses finances étaient épuisées, son armée et sa marine désorganisées, son peuple mourait de faim, ses laquais mendiaient quelques pièces de monnaie des visiteurs de Versailles, et lui-même envoyait sa vaisselle à la monnaie pour alimenter sa table; ses ambassadeurs pouvaient à peine payer leurs ports de lettres. Aux yeux des têtes couronnées de l'Europe, il était le lion malade, le coup de pied de l'âne ne lui manqua pas.