LIVRE XLIV
catholique, et s'était attaché à la fortune des Stuarts, qu'il avait suivis dans l'exil. Louis XIV l'honora de sa haute protection dont il se rendit digne. Il parvint aux plus hautes dignités militaires, et figura parmi les plus habiles généraux d'une époque qui en avait tant. Quand il arriva dans les Cévennes,il était âgé de trente-cinq ans. Il avait hérité de sa mère, l'une des plus belles femmes de l'Angleterre, un extérieur gracieux, et de son père, la rigidité et lataciturnité anglaises. Il succédait à la fois à Villars, dont il avait le génie militaire, et à Montrevel, dont il avait la dureté. A peine arrivé, il se fit donner par Bâville tous les renseignements dont un chef expérimenté s'entoure pour procéder avec sûreté et promptitude; en quelques jours, tous les soldats dont il put disposer furent sur le pied de guerre; les uns gardaient les passages du Rhône, les autres étaient sans cesse en mouvement, parcourant les lieux les plus suspects. A voir la tranquillité qui régnait partout, on pouvait croire que tout était fini et que la contrée était enfin pacifiée; mais ce calme n'était qu'apparent, il cachait une tempête.
Le marquis de Miremont poursuivait l'exécution de ses projets avec une persistance remarquable. Il était habilement secondé par Boëton. Ce chef réunit une dernière fois les conjurés dans une maison isolée qu'il possédait près de Lunel. Tous furent exacts au rendez-vous. Les camisards étaient représentés parCatinat, Ravanel, Francezet, Vilas, Élie Faye, Lafleur; les bourgeois de Nîmes, par deux riches négociants, Alison et Alègre. Après une longue discussion, ils fixèrent le jour du soulèvement à l'apparition de la flotte anglo-hollandaise, et définitivement au 25 avril 1705.
Les conjurés arrêtèrent leur plan; ils devaient enlever Berwick et Bâville, et à la même heure, surprendre les trois principales villes du Languedoc, Montpellier, Nîmes et Alais. Ils convinrent de mettre le feu à un magasin de fourrage situé devant la porte de l'hôtel de Bâville, et profiter du tumulte excité par l'incendie, pour soulever le peuple, arrêter l'intendant et le mettre à mort en expia-
tion de tous les meurtres qu'il avait commis. Ils devaient de plus s'emparer de Fléchier et des principaux personnages de la province, et les déposer comme otages sur la flotte anglaise qui devait venir au secours de l'insurrection ; ils avaient tout prévu , et, pour que leur prise d'armes parût légitime, ils avaient arrêté que la province serait soulevée au cri de: Vive le roi, sans jésuites, et liberté de conscience ! 1
Pendant que les conjurés délibéraient, Ravanel et Catinat fabriquaient des cartouches, se procuraient des armes, et faisaient passer dans le cœur de dix mille paysans, leur haine, leur ardeur, et l'espérance du rétablissement del'édit de Nantes. Cette vaste conspiration s'ourdissait et s'organisait dans le silence le plus profond. Le cœur des chefs était discret comme la tombe; chacun d'eux avait fait le serment de ne révéler son secret à personne, fût-ce à sa mère ou à sa femme. Depuis trois mois rien n'avait transpiré , et la police de Bâville, si vigilante, ne lui avait pas même apporté un soupçon. L'orage allait éclater, quand un soir un homme demanda à parler à l'intendant et lui dit que quelque chose se préparait; il n'ajouta rien de plus. Malgré la paix profonde qui régnait dans le Languedoc , Bâville ne méprisa pas cet avertissement; il le communiqua à Berwick, qui fit fermer les portes de Montpellier et fouiller plusieurs maisons suspectes. L'officier chargé de cette mission découvrit, dans l'une d'elles, trois hommes couchés à terre sur des matelas: c'étaient trois déserteurs enrôlés par Catinat et venus à Montpellier pour le complot; l'officier leur demanda leur passe-port et leur ordonna de le suivre. L'un d'eux saisit son pistolet et l'arme, l'officier se jette sur lui, celui-ci lâche la détente, le coup part et brise le falot porté par l'un des soldats; l'officier tire sur lui à bout portant et le tue; ses deux compagnons prennent la fuite: l'un, atteint par une balle, tombe roide mort; l'autre s'échappe à la faveur de l'obscurité de la nuit. Le lendemain il voit un mendiant, lui propose un échange de vêtements , que celui-ci accepte avec joie; quelques moments après le mendiant est arrêté et raconte ce qui s'est passé;
1; Archives de la guerre. — Louvreleuil, t. IV, p. 25 et suiv. — Brueys,, t. IV, p. ni et suiv. — Court, t. III, p. 120 et suiv.