LIVRE XLVI
teur du duc d'Orléans, dont il développa l'esprit et corrompit le cœur, le dégradant pour mieux se l'asservir. Quand le roi voulut faire épouser à son élève Mlle de Blois, sa fille adultérine , il chargea Dubois de la négociation ; sa récompense fut une riche abbaye. A la mort de Louis XIV ce prêtre avait soixante ans ; il n'était encore qu'un abbé de cour sans importance; mais cet abbé, petit, maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, recélait, en lui, des germes d'une effroyable ambition, qui s'était, jusqu'alors, consumée en désirs impuissants. Quand Philippe arriva au pouvoir, il désira tout, voulut tout, obtint tout; succéda à Fénelon à l'archevêché de Cambrai et se para de la pourpre romaine , ce qui coûta à la France de la honte et huit millions ; mais ce prêtre infâme, si infâme qu'après sa mort il n'y eut personne qui osa faire son oraison funèbre , se montra un habile et profond politique , conquit une position élevée , où il se maintint autant par ses vices que par ses incontestables talents. Comme son élève , Dubois avait confondu dans son esprit les notions du juste et de l'injuste ; il faisait le bien sans principe, le mal sans remords1. En le voyant à l'œuvre, une femme disait: «C'est le plus grand coquin que je connaisse ! »
La femme qui s'exprimait avec tant d'énergie méprisante sur le compte de Dubois, était la mère du régent, Charlotte-Elisabeth , fille de l'électeur palatin. Cette princesse était devenue, agrès la mort d'Henriette d'Angleterre, l'épouse de Monsieur, frère du roi. Elle avait dû , en acceptant l'honneur d'entrer dans la famille royale de France, abjurer saffoi; mais c'est moins à elle qu'à son père qu'il faut imputer cet acte toujours méprisable, quand il n'a pas ses causes dans les profondeurs de la conscience. Elle obéit, contre son gré, et quitta, en versant des larmes, son beau et pittoresque château de Heidelberg, qu'elle ne devait plus revoir et qu'elle regretta toujours; mariée à un
1. Lemontey, Hist. de la régence. — Sismondi. — Biographie universelle. — Saint-Simon.
prince vil et méprisable, elle n'eut aucune des joies de l'épouse et reporta sur ses enfants toutes ses affections.
Madame était dépaysée au milieu de la cour galante et brillante de Louis XIV; elle n'en avait ni les vices ni les grâces. «Elle tenait, dit Saint-Simon, beaucoup plus de l'homme que de la femme; elle était forte, courageuse, allemande au dernier point, franche, droite , bonne , bienfaisante, noble et grande en toutes ses manières; petite, au dernier point, pour tout ce qui regardait ce qui lui était dû. Elle était sauvage, toujours enfermée à écrire, dure, rude, se prenant aisément d'aversion; nulle complaisance; la figure et le rustre d'un Suisse, capable, avec cela, d'une amitié tendre et inviolable. Madame était une princesse de l'ancien temps, attachée à l'honneur , à la vertu , au rang, à la grandeur, inexorable sur les bienséances; elle ne manquait pas d'esprit, et ce qu'elle voyait, elle le voyait bien. Bonne et fidèle amie, sûre, vraie, droite, aisée à prévenir et à choquer, fort difficile à ramener, grossière, dangereuse à faire des sorties publiques, fort allemande dans toutes ses mœurs et franche ; ignorant toute commodité et toute délicatesse pour soi et pour les autres; sobre, sauvage et ayant ses fantaisies. Elle aimait les chiens et les chevaux , passionnément la chasse et les spectacles , n'était jamais qu'en grand habit (de cour) ou en perruque d'homme et en habit de cheval, et avait plus de soixante ans que, saine ou malade , et elle ne l'était guère , elle n'avait pas connu une robe de chambre. Elle aimait passionnément Monsieur son fils; on peut dire follement le duc de Lorraine (son gendre) et ses enfants, parce que cela avait trait à l'Allemagne , et singulièrement sa nation et tous ses parents. » 1
Quoique catholique de profession , Madame ne le fut jamais réellement; les instructions qu'elle avait reçues dans son enfance ne s'effacèrent jamais, car jamais elle ne se sépara de sa Bible allemande, qu'elle lisait assidûment. «Si je vais à la messe, disait-elle, c'est pour la règle; mais quand je prie et quand je lis l'Ecriture sainte, ce n'est pas pour la règle.» Elle faisait peu de cas de la défense de s'abstenir des viandes pendant le carême, bien