‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 56 sur 263 · LIVRE XLVI · texte numérisé non relu

LIVRE XLVI

Ni

persuadée «qu'on peut faire de meilleures œuvres que de se gâter l'estomac en mangeant trop de poisson.» Elle trouvait les cérémonies des prêtres ennuyeuses , se moquait des pèlerinages , et pas plus que Luther ne se souciait du pape. «Celui, disait-elle, qui veut se repentir de ses péchés, n'a pas besoin de faire le voyage de Rome; se repentir sincèrement , sans sortir de chez soi , est tout aussi profitable ; ici on ne s'occupe guère de Rome ni du pape , on est persuadé qu'on peut aller au ciel sans lui.»1

Madame était hérétique dans le sens que l'Église romaine attache à ce mot ; mais obligée par sa position de professer extérieurement le catholicisme, elle avait été amenée par la force des choses à faire un compromis avec sa conscience et à croire que dans toutes les fractions de la chrétienté se trouve la vérité qu'il faut chercher sans s'embarrasser des formes. «Celui, disait-elle, qui veut servir Dieu dans la vérité et d'après sa Parole, doit chaque jour lire la Sainte Écriture , autrement nous resterons dans les ténèbres. Je suis persuadée que la bonne religion est celle qui est fondée sur la Parole de Dieu , qui consiste à avoir Jésus-Christ dans son cœur, le reste n'est que du verbiage de prêtre {Pfaffengeschwœtz) ; dans quelque religion que ce soit , ce n'est pas par les œuvres que se montre la vraie foi et qu'on peut juger qui fait bien. Aimer Dieu et le prochain c'est la loi et les prophètes, comme notre Seigneur Jésus-Christ l'a enseigné.»

Cette profession de foi est tout à la fois simple et belle; on peut cependant, à bon droit, douter que l'Église romaine voulût avouer, pour ses disciples, ceux qui la signeraient; car ceux qui l'ont fait sont sortis par conscience, comme les réformateurs , de sa communion , ou y sont demeurés, comme les jansénistes et la princesse palatine, par inconséquence ou par position.

Madame était attachée de cœur à la réforme; ce qu'elle avait emporté de doux souvenirs de la terre natale , et ce qu'elle voyait à la cour bigote de Louis XIV la lui rendait plus chère. «Vous auriez tort, écrivait-elle à sa sœur, de croire que je ne chante jamais les psaumes et les cantiques

1. Correspondance complète de Mme la duchesse d'Orléans, née princesse palatine, mère du régent; traduction de M. Brunei. Paris, Charpentier, 1855.

Si HISTOIRE DE LA RÉFORMATION FRANÇAISE.

luthériens, je les chante souvent et je les trouve fort consolants. Il faut que je vous raconte ce qui m'est arrivé à cet égard, il y a plus de vingt-cinq ans. Je ne savais pas que M. Rousseau , qui a peint l'orangerie, était un réformé ; il était à travailler sur un échafaudage, et moi, me croyant seule dans la galerie, je me mis à chanter le sixième psaume. J'avais à peine achevé le premier verset, que je vois quelqu'un descendre en toute hâte de l'échafaudage et tomber à mes pieds, c'était Rousseau; je crus qu'il était devenu fou. Bon Dieu, lui dis -je, qu'avez-vous , Rousseau? Il me répondit: Est-il possible, Madame, que vous vous souveniez encore de nos psaumes et que vous les chantiez ? Que le bon Dieu vous bénisse et vous maintienne dans ces bons sentiments ! Il avait les larmes aux yeux. Il partit quelques jours après; je ne sais ce qu'il est devenu , mais en quelque lieu qu'il se trouve , je lui souhaite toute espèce de prospérité et de bonheur, c'était un homme très-estimable et excellent peintre à fresque»» 1

Ces lignes touchantes nous révèlent tout ce que Madame dut souffrir pendant les trente dernières années du règne de Louis XIV. Le respect qu'elle avait pour ce prince lui faisait ensevelir, dans son cœur, son indignation et ses douleurs. L'affection profonde qu'elle lui portait, la rendait indulgente à son égard, et toute sa haine retombait sur Louvois , l'incendiaire du Palatinat, sur le père Lachaise et Letellier et surtout sur Mme de Maintenon, «la nouvelle convertie ». — « Avant que la vieille guenipe (c'est ainsi qu'elle l'appelle) ne régnât ici , écrivait-elle à sa sœur, la religion était en France fort raisonnable ; mais elle a tout gâté et introduit toute sorte de sottes dévotions, comme les rosaires , etc. , et lorsque les gens voulaient se montrer raisonnables , la vieille et le confesseur les faisaient jeter en prison ou exiler. Ils sont tous deux cause de toutes les persécutions qu'on a dirigées , en France , contre les pauvres réformés et luthériens. Ce jésuite aux longues oreilles, le père Lachaise, a commencé cette œuvre, d'accord avec

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