‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 61 sur 263 · LIVRE XLVI · texte numérisé non relu

LIVRE XLVI

d'indigne ou de déshonorant pour la religion. Je m'attachai à convaincre les premiers d'imposture et à ramener les autres. Il n'était pas rare de voir, dans les assemblées, si peu nombreuses qu'elles fussent, deux, trois femmes, et quelquefois des nommes, tomber en extase et parler tous à la fois, comme ces Corinthiens à qui saint Paul adresse ses censures. Bientôt je passai, comme un autre Ëlie, pour être le fléau des prophètes. Mes discours étaient accompagnés des plus heureux succès, et mes progrès étaient des plus rapides. Dans peu le fanatisme n'osa plus paraître; ceux qui en conservaient quelque teinture ne s'en entretenaient plus qu'en secret.»1

Les âmes sérieuses et sensées gémissaient de ce dévergondage religieux2. «Nous n'avons plus, écrivait Mlle Simart de Loriol, personne qui nous console comme autrefois; il n'y a plus que des femmes et des filles inspirées qui disent de très-bonnes choses, sans doute, mais qui alarment les esprits. Il y a des fois que nous sommes fort effrayés, et d'une tristesse qui nous ôte l'envie de rien faire, parce que bien souvent elles prononcent des choses si fortes et avec tant de pénétration, qu'il nous semble que le jugement de Dieu pend sur nos têtes. Il y a des fois que celle que vous connaissez qui est chez nous, nous met dans des alarmes terribles; elle fait de grands cris des douleurs qu'elle souffre dans le temps que cela la prend; d'autres fois, il lui semble voir du sang répandu par les rues. Elle laisse mourir entre ses mains un charbon ardent, etc. 3» Les choses, en un mot, en étaient venues à ce point, que la persécution d'un côté, l'ignorance et le fanatisme de l'autre, avaient entièrement anéanti ou défiguré la religion.

Parmi ces fanatiques qui compromettaient, par leurs excentricités, la paix de l'Église renaissante, se trouvaient

1. Nous empiétons sur Tordre chronologique pour n'avoir plus à revenir sur cette page si triste du protestantisme.

2. Mémoire apologétique de Court. — Ch. Coquerel, t. Ier, p. 23.

3. Manuscrits de Court. — Lettre à Antoine Court, 17 mai 172 J.

Isabeau dite la Vivaraise1, Jean Hue et Jean Vesson; ce dernier était un tonnelier de Cros, petit village près de Saint-Hippolyte. Sa vanité, plutôt que l'amour des âmes, en fit, ainsi que de Hue, un prédicant. Court eut beaucoup de peine à le ranger sous le joug de la loi commune; mais il n'y demeura pas longtemps, car en 1720, un synode le déposa de sa charge de prédicateur c< parce qu'il s'ingérait dans l'administration des sacrements sans avoir été ni consacré, ni autorisé à cet effet par les anciens élus et choisis par les fidèles.»

Dans son exaspération, le prédicant offrit à un haut fonctionnaire de la province de lui livrer, en échange d'une somme de cinq cents livres, un grand nombre de ses coreligionnaires, en particulier les anciens de leurs églises2. Rebelle de ce côté, il s'affilia à la secte des multipliants, fondée, vers 1721, par les frères Comte, deLunel et Bonicel, du Pont-de-Montvert. Les membres de cette secte avaient trois principaux sacrificateurs, qui portaient un nom hébreu ainsi que tous leurs adeptes.3

Comme la plupart des fanatiques de tous les temps, les multipliants s'occupaient de prophétie , croyaient aux visions, aux songes, et faisaient intervenir l'Esprit dans les circonstances les plus vulgaires et les plus insignifiantes de leur vie religieuse, le rabaissant jusqu'à lui faire marquer à chacun des fidèles une chaise dans le lieu de leur culte. Ils niaient toute autorité spirituelle et ne reconnaissaient d'autre guide que l'illumination intérieure ; d'eux aux Séguier, aux Salomon , aux Abraham , il y avait la distance qui sépare l'enthousiasme de la puérilité, le drame des farces de la foire; dans leurs folles prétentions, ils se posaient en réformateurs du christianisme qu'ils prétendaient ramener à sa pureté primitive.4

1. Elle fut arrêtée à Saint- André-de-Yalborgue eu 1723; elle se distinguait par son intempérance de langage.

2. La lettre de Vesson, qui constate sa honte, se trouve aujourd'hui dans les archives de Montpellier.

3. Les Prophètes cévenols, par Alfred Dubois. Strasbourg, 1861, p. 136-137.

4. Nouvelles Recherches sur la secte des multipliants d'après les manuscrits autographes encore inédits, par A. Germain, professeur d'histoire à la Faculté des lettres de Montpellier.

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