LIVRE XLIV
bruit cependant se répandit qu'il élait pris, et bientôt les enfants se mirent, à crier , dans les rues : « Catinat est pris ! Catinat est pris !» On se précipita vers le corps de garde; un nommé Anglejas dit : «Je le reconnais, c'est Catinat. » On fouilla le chef camisard et dans sa poche on trouva une lettre sur l'enveloppe de laquelle étaient écrits ces mots : «A Monsieur Morel dit Catinat» ; on n'eut plus de doute.1
Bâville, transporté de joie, n'attendit pas qu'on lui amenât le prisonnier.... Il courut vers lui comme le tigre vers sa proie. Berwick l'accompagnait. A la vue du maréchal, Catinat demanda à lui parler en secret. Quand ils furent seuls , il lui proposa l'échange de sa personne contre celle du maréchal de Tallart, qui avait été fait prisonnier à Blenheim. ■ — Le maréchal , qui s'attendait à d'importantes révélations , lui dit en ricanant : «Si tu n'as rien de meilleur à me dire dans quatre ou cinq heures , tu auras les os cassés. )) En quelques minutes les juges de Bâville furent sur leurs sièges , et le simulacre du procès des prisonniers commença. Avant de les conduire au lieu de leur supplice , on les soumit à la question ordinaire et extraordinaire. Ravanei fut héroïque; il lassa ses bourreaux, qui, ne pouvant lui arracher ni un soupir ni une rétractation , abrégèrent leur horrible opération. Jonquet, comme Ravanel, fut héroïque et ne fit que des aveux insignifiants. Catinat se troubla dans ce moment suprême de sa vie; la violence de ses douleurs lui arracha des dépositions qui compromirent quelques personnes. Le plus jeune de tous, Vilas, aurait fait, si nous devions en croire Louvreleuil , des révélations plus complètes encore que celles de Catinat; cependant il semble permis d'en douter, quand nous entendons ce jeune Cévenol répondre à Bâville, qui lui demandait comment il se trouvait mêlé à de pareils scélérats : «Ah! Monsieur, plût à Dieu que j'eusse l'âme aussi belle qu'eux ! »
Quand les bourreaux eurent terminé leur tâche, les juges continuèrent la leur : tous d'accord pour leur livrer les prisonniers, ils différaient d'opinion sur la manière de les faire mourir. Catinat surtout les préoccupait : à ce grand
1. Archives de la guerre, vol. 1906, n° 236. — Lettres de Berwick, vol. 1906, nos 238, 246 et 252. — Trois lettres de Bâville.
coupable il fallait un grand supplice ; celui de l'écartellement fut proposé ; il parut trop doux et on lui préféra celui du feu, plus cruel et plus long; l'un des conseillers opina même pour qu'on lui arrachât d'abord la langue, en punition de ses blasphèmes1. Il eut donc, ainsi que Ravanel , pour son lot, le bûcher; Vilas et Jonquet , pour le leur, la roue.
Il était nuit quand le président prononça sa sentence. Bàville remit l'exécution au lendemain , dans la crainte , dit Brueys, que les protestants ne contestassent l'identité des condamnés, s'ils étaient exécutés aux flambeaux. L'historien apostat émet une opinion ridicule; car la cause qui détermina Bàville se trouve dans la crainte d'un soulèvement2; aussi l'intendant, au lieu de désigner l'esplanade pour lieu de l'exécution, indiqua le bout du cours, vis-àvis les glacis du fort, «afin, dit Court, que les soldats de la garnison fussent à portée de donner du secours en cas qu'il y eût quelque soulèvement. » 3
Les condamnés furent ramenés dans leurs prisons, où ils passèrent la nuit; Ravanel, Jonquet et Vilas furent calmes ; Catinat , soit que ses souffrances corporelles fussent plus vives, soit peut-être le remords de la lâcheté qui lui avait fait dénoncer ses complices , était extrêmement agité et ne retrouvait pas, en face de la mort, l'impassibilité qu'il avait sur un champ de bataille.
Le mercredi 19 avril, à dix heures du matin, les quatre condamnés furent conduits au lieu de leur exécution, au milieu d'une foule immense , parmi laquelle on reconnaissait les protestants à la tristesse de leur visage. Bàville avait pris ses précautions pour que tout se passât dans le plus grand ordre. Des tambours , qui ne cessèrent de battre, couvrirent la voix des condamnés, qui auraient pu faire entendre quelques révélations compromettantes pour l'Étal, et des soldats rangés en haie, la baïonnette au bout
1. Louvreleuil, t. IV, p. 83, 21 avril 1705. — Ernest Moret, t. III, p. 133.
2. Les trois quarts de la population nîmoise étaient pour le parti protestant.