LIVRE XLVI
valent qu'il ne savait pas assez apprécier la situation que les événements avaient faite aux Églises. «C'est pendant que nous les édifions au péril de notre vie, disaient-ils, que nos collègues nous envoient des conseils et des directions, au lieu de venir partager nos fatigues et nos dangers.» Antoine Court se fit l'organe de leurs sentiments dans une lettre datée du désert (30 juillet 1719); elle n'est pas signée de lui, mais on le reconnaît à son style.
Après avoir remercié Basnage de ses conseils , ils font allusion à la retraite des pasteurs (1685). «Tout le monde sait, disent-ils, que les ennemis de la vérité commencèrent d'attaquer ceux qui la prêchaient, ils n'ignoraient pas que lorsque les pasteurs sont frappés, les brebis sont bientôt dissipées. Après avoir formé leurs funestes projets, ils les exécutèrent; nous fûmes, privés, dans peu de temps, de tous les ministres du pur Évangile. Nous sommes forcés de reconnaître que nos péchés sont la cause de nos malheurs; mais nous ne savons si ce fut un décret absolu de Dieu ou une permission qui, dans certains cas, ne justifie pas notre conduite, que tous les pasteurs aient abandonné leurs troupeaux. Nous. sommes persuadés que plusieurs ont versé des larmes sur les malheurs de Jérusalem; nous croyons que plusieurs ont soupiré entre le porche et l'autel; leurs vœux et leurs soupirs sont montés jusqu'au ciel, ils ont ému les entrailles du Dieu de compassion. Nous sommes peut-être à la veille de voir nos désirs accomplis; Babylone est renversée de fond en comble, et Jérusalem rétablie dans un état renommé de la terre; mais que dirons-nous pourtant au saint ministère : n'aurait-il pas fallu, après ce que Jésus-Christ a dit sur le devoir d'un bon berger, que plusieurs (nous ne parlons pas de tous, à Dieu ne plaise), au lieu de répandre seulement des larmes, eussent versé leur sang pour leurs brebis, qui ne pouvaient pas les suivre dans leur fuite1, soit par leur âge caduc, soit par leur tendre jeunesse, par d'autres infirmités et obstacles insurmontables. Nous mettons toutefois le doigt sur la bouche, et laissons à Dieu et à Jésus- Christ, le souverain pasteur des âmes, le soin de faire
1. Les pasteurs du désert ne se faisaient pas une assez juste idée de l'état de la France en 1G85, année de la retraite des pasteurs.
éclater sa miséricorde, sa sagesse et sa vertu dans nos misères, dans nos faiblesses et nos perplexités; c'est du ciel que nous attendons notre délivrance; c'est à la grâce de notre divin Sauveur que nous attribuons la charité qui nous anime pour nous exciter à remplir nos devoirs.
«Nous vous prions même, monsieur et très-honoré frère de même que vos fidèles collègues, de continuer vos exhortations; elles seraient apparemment plus efficaces, si elles étaient prononcées de vive voix; mais elles nous seront toujours précieuses et salutaires, de quelque manière que nous les recevions.»
Après cet exorde, ils protestent de leur fidélité à leur souverain, ils proscrivent énergiquement toute révolte. «Mais permettez-nous, monsieur et très-honoré frère, ajoutent-ils immédiatement après, de vous dire, avec tout le respect et la franchise qui conviennent à de vrais chrétiens, qu'il y a des cas, des temps, des lieux et des occasions où il n'est pas à propos d'obéir aveuglément aux ordres du prince, et où il est bon de dire qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Nous n'ignorons pas que la témérité ou l'ambition de quelques-uns se couvre souvent du nom de zèle; mais nous savons aussi que la timidité et l'amour du monde et plusieurs autres se couvrent injustement du nom de prudence. Ceux qui sont éloignés ne peuvent juger des choses que sur les rapports, qui sont souvent faux et rarement particularisés et distingués. C'est pourquoi nous avons jugé à propos de vous donner ici un petit abrégé de ce qui se passe dans nos cantons depuis la révocation de l'édit de Nantes, la démolition de nos temples et la privation de nos ministres.»
Après avoir fait ce récit, ils justifient la tenue de leurs assemblées par les fruits qu'elles ont portés. «Nous ne nous arrêterons pas beaucoup, disenl-ils, à réfuter ceux qui, approuvant le zèle de ceux qui annoncent l'Evangile, n'approuvent pourtant pas qu'on fasse des assemblées; nous ne savons comment ces messieurs conçoivent la chose. Supposons un moment que cinq à six bergers eussent trente ou quarante mille brebis dispersées dans un vaste pays, séparées les unes des autres par des cloisons différentes : serait-il possible que ces bergers pussent nourrir tant de brebis, s'ils n'en formaient de petits trou-