LIVRE XLVI
peaux pour leur donner tour à tour les choses nécessaires pour la vie? Nous ne croyons pas même qu'il fût difficile de prouver que les chrétiens des premiers siècles et nos pères du temps de la réformation aient fait des assemblées pour servir Dieu, quoique les princes de leur temps les eussent défendues. Nous n'ignorons pas que ce doit être avec toute la prudence possible et dans les lieux les plus à l'abri des persécuteurs; nous usons si bien de cette méthode que pour une assemblée qui est découverte, il s'en fait cent à l'insu de nos ennemis. Il est vrai, quelques maisons ou granges ont été rasées, quelques personnes ont été condamnées aux galères, plusieurs ont été mises en prison, très-peu ont souffert la mort; mais ignore-t-on qu'il y a des croix attachées à la profession de l'Évangile, sans compter que mille et mille personnes sont édifiées et exemples de ces sortes d'épreuves? On a quelquefois remarqué qu'une assemblée avait été vendue par des traîtres, et que les détachements ont roulé toute la nuit autour du lieu où elle se faisait , à peu près comme les habitants de Sodome autour de la maison de Loth, et il est arrivé que des brebis qui venaient de partir, ont servi de guide pour conduire chez eux les loups qui étaient venus pour les dévorer.»
En terminant, ils disent : «Nous protestons encore à tous ceux à qui il appartiendra, avant de finir notre lettre, et nous prenons le ciel et la terre à témoin, que nous voulons rendre à notre prince tout ce qui lui est dû; mais nous croyons qu'il ne nous est pas permis de négliger, pour un peu de temps, notre salut, ni celui de nos frères. On a beau nous alléguer la situation des affaires du royaume, il faut toujours servir Dieu et obéir à ses lois, n'y eût-il que trente jours d'interruption comme au temps de Daniel. On nous menace d'un côté, et on nous donne des espérances flatteuses de l'autre; mais nous avons souffert depuis longtemps et nous sommes prêts à souffrir (soutenus par la grâce) avec patience toutes les mauvaises conséquences de notre prétendue rébellion, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu d'ouvrir les yeux des princes sur notre innocence et suj* leurs véritables intérêts. »
Cette lettre dans laquelle respire une noble fierté, dut faire réfléchir Basnage, et si elle fut connue des pasteurs
français réfugiés ou descendants de réfugiés, elle troubla certainement leur sommeil et les engagea à être plus sobres, à l'avenir, de leurs conseils, à l'égard de collègues dont ils n'avaient pas le courage de venir partager les périls, tout en usant largement de celui de les blâmer.'
Après la déclaration de la majorité du roi (1722), le régent continua à gouverner le royaume; mais, usé avant l'âge par les débauches, il s'affaissait sur lui-même, fatigué des grandeurs et des plaisirs auxquels il se livrait, moins par goût que par habitude. Une hydropisie de poitrine qui s'était déclarée, faisait croire à sa mort prochaine et ouvrait une large porte à toutes les ambitions; il le voyait et ne s'en irritait pas; le mépris qu'il avait de lui-même et des autres, le faisait assister, avec indifférence, à sa propre destruction. 11 voyait les courtisans âpres à la curée, prêts à se jeter, avec avidité, sur ses dépouilles; il en riait, et vivant au jour le jour il attendait la mort comme une délivrance: elle vint telle qu'il la désirait, prompte comme la foudre. Il était, depuis quelques minutes, dans son cabinet, tenant dans ses mains la dédicace d'un livre sur la danse, que l'auteur lui adressait de son lit de mort, quand, sans pousser même un soupir, il s'affaissa sur lui-même et tomba foudroyé, par une attaque d'apoplexie, sur les genoux de la duchesse de Falary, sa maîtresse. Aux cris perçants poussés par la jeune femme, on accourt en foule, on demande, on cherche vainement un médecin; un laquais hasarde alors une saignée, c'était trop lard : il avait ouvert les veines à un cadavre.
Dubois avait précédé de quelques mois son élève dans la tombe; à mesure que ce prêtre vieillissait, son ambition ressemblait au sépulcre qui ne dit jamais: «C'est assez. » Il avait cependant dépassé ses rêves : il était cardinal, archevêque, premier ministre, membre de l'Académie, surintendant des postes, président de l'assemblée du clergé, maître du maître de la France, et il n'était pas content! Devant cette ambition insatiable, les ministres et quelques cour-
1. Bulletin de la Société du protest, franc., t. Y, p. 54 et suiv.