‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 89 sur 263 · LIVRE XLVII · texte numérisé non relu

LIVRE XLVII

fidèles montagnards sont accoutumés au mauvais temps, ou, pour mieux dire, tant leur faim de la sainte Parole est grande et leur zèle empressé. Je leur dois ce témoignage que, dans leur pays, il y a un grand nombre de bonnes âmes.

«Nous quittâmes la montagne et, le mardi 8, nous convoquâmes l'Église de Florac et ses voisines. Le jeudi 10, ce fut le tour de celles de Saint-Julien, de Pradal et de Saint-Germain-de-Cnlberte. L'assemblée congédiée, je retins les députés des Églises qui composaient le colloque général ou le synode de ce canton-là. Je bénis en leur présence cinq mariages Le samedi 12, nous assemblâmes l'Église de Barre; le temps était à l'orage; il n'éclata pourtant qu'après la bénédiction ; mais alors il tomba des torrents de pluie, mêlés du retentissement du tonnerre; chacun chercha un asile; en compagnie de trois prédicateurs et d'une vingtaine de personnes, nous en trouvâmes un sous un rocher où nous prîmes une médiocre réfection. La pluie ayant un peu discontinué, nous nous mîmes en marche, ayant plus de quatre heures de chemin à faire ce jour-là. Mais pourquoi, direz -vous, s'exposer soi-même et exposer les aulres à un temps si rigoureux? J'ai deux choses à répondre. La première, que dans le pays où nous étions, il arrive tous les jours ce qui eut lieu du temps d'Élie (i Piois, xvm, 44), c'est que, pendant le temps le plus beau, naissent de petits nuages qui s'épaississent peu à peu et tombent en torrents d'eau; la seconde, que les fidèles qui composent les assemblées venant de trois ou quatre lieues de distance, il faut du temps pour les avertir; quand la réunion doit avoir lieu la nuit, il faut en donner l'avis pendant le jour; quand elle doit se tenir le jour, il faut prévenir la veille. Lorsque la commission se donne, le temps est beau; mais il arrive souvent qu'il se dérange avant qu'elle soit exécutée; il n'y a cependant plus moyen de reculer; les fidèles sont venus de loin, leur âme est affamée, et les prédications sont rnres.

«Le 13, le temps s'étant éclairci, les Églises de Vébron, des Rousses et de Saint-André-de-Valborgne s'assemblèrent; c'était un dimanche; pendant l'administration de la sainte cène, on vint me dire que le curé de Vébron avait

annoncé en chaire qu'il se tenait ce jour-là une assemblée. Cet ecclésiastique, en effet, qui ne se croyait pas moins en droit de porter l'épée que les clefs, se mit à la tête d'un détachement et dirigea sa marche pour la surprendre et la dissiper. Mais, soit qu'il manquât de renseignements précis ou de courage, il s'en retourna du premier hameau sans rien faire. L'escapade de cet homme n'interrompit cependant pas notre exercice, qui se continua et s'acheva fort tranquillement.

«Partant de là, nous allâmes à Valleraugue, ensuite à Meyrueis, ou une compagnie de soldats, venant de Pradels, nous obligea de passer sans rien faire. Nous nous rendîmes à une assemblée convoquée sur la montagne de l'Aigoal; après l'exercice public, il s'y tint un synode composé de députés du haut Languedoc et des hautes Cévennes; ils s'assirent sur le gazon et mirent quatre choses en délibération: la première, de faire revenir François Roux1 de Lausanne où il était allé perfectionner ses études ; la seconde, de faire un dénombrement des protestants, conformément à la réquisition du ministre de l'ambassadeur de Hollande; la troisième, de célébrer un jeûne général; la quatrième fut mise sur le tapis à l'occasion d'un jeune homme qui s'était mêlé de prêcher, mais duquel les mœurs ne répondaient pas à la profession; aussi fut-il congédié.

«Le vendredi 18, dans la nuit, nous assemblâmes les Eglises du Vignn, d'Aulas, de Molières et d'Aumessas; l'assemblée se composa de trois mille personnes environ; il' faudrait bien des mesures pour la faire là autrement; là parurent grand nombre de gens distingués. Mais comme les fidèles du Vigan sortaient, Daudé, le subdélégué de celte ville, en ayant rencontré quelques-uns, leur dit des paroles peu convenables à son rang, qui ne les intimidèrent point ; il est vrai qu'il ne fit pas d'autres démarches. Je vous l'avoue, je ne laissai pas de craindre pour cette

1. François Roux, de Cavairac, fut reçu proposant ou prédicateur par le synode provincial de 1721, sous la présidence de Corteis, ayant pour adjoint Rouvière et pour secrétaire Pierredon. 11 était à Lausanne depuis 1728. A son retour, il se maria avec une demoiselle Vigne, de Milhaud. Son portrait et celui de sa femme se trouvent dans ce village.

Page 1