LIVRE XLVII
terrible guerre des camisards; sa pieuse mère l'éleva dans la crainte de Dieu et le prépara aux rudes travaux du ministère auxquels, dès sa plus tendre enfance, il se sentit appelé à la vue de ces nombreuses potences toujours debout qui proclamaient la justice expédilive de Bâville. Roussel se prépara donc au pastorat en allant de maison en maison lire la Sainte Ecriture et prier près du chevet des malades et des mourants; il avait 25 ans quand il se présenta pour être proposant. Antoine Court, qui ne voulait confier la direction des Églises qu'à des hommes instruits, fut touché de son zèle et de sa piété éclairée, et lui conféra l'imposition des mains. Le jeune ministre ne commença pas de nouveaux travaux, il continua les anciens, et pendant deux ans et demi il parcourut les Cévennes dans tous les sens, supportant le froid, la chaleur, la pluie, les privations, peu soucieux de sa vie, pourvu qu'il la dépensai au service de Celui qui l'avait appelé des ténèbres à sa merveilleuse lumière. Le 10 octobre 1728 , un traître ayant désigné sa retraite, il fut arrêté à la côte d'Aulas et conduit devant Daudé, subdélégué du Vigan, auquel Bâville avait donné la charge de son père , tué par les camisards.
«Dans quels lieux avez -vous prêché? lui demanda Daudé.
— Partout où j'ai trouvé quelque assemblée de chrétiens.
— Quel est votre domicile?
— La voûte du ciel.»
Après son interrogatoire il fut renvoyé devant le successeur de Bâville, l'intendant Bernage de Saint-Maurice, qui le fit enfermer dans la citadelle de Montpellier, alors « la demeure des fidèles ».
La mère de Roussel , en apprenant l'arrestation de son fils, courut se jeter aux pieds de Charles-Emmanuel, duc d'Uzès, prince de Crussol , dont elle avait été la nourrice.
«Grâce! grâce! pour mon fils, s'écria-t-elle , que le lait dont je vous ai nourri sauve le sang de mon enfant! »
Le duc, sans s'émouvoir, lui répondit durement : «Je ne puis rien pour lui , à moins qu'il n'abjure.
— Il ne le fera jamais,» répondit fièrement la huguenote. Elle alla à Montpellier. Les portes de la prison de Roussel
s'ouvrirent devant ses larmes. En voyant le prisonnier, elle s'écria en sanglotant: « Il n'y a donc, mon cher enfant, aucun espoir! Prier Dieu est donc un crime irrémissible en France. »
Roussel , arrêtant des regards pleins de sérénité sur elle, lui dit: «Ne pleurez pas, ma mère, il m'est plus doux d'aller à la mort qu'à un festin; je soupire après la demeure des cieux. »
Le jeune martyr ne se démentit pas. A l'heure suprême, il honora, comme Brousson, la place du Peyrou de sa présence. Il y parut (30 novembre 1728) la corde au cou, la tète et les pieds nus, chantant l'hymne des miséricordes. Sa figure était calme et sereine; du haut de l'échafaud il jeta son pardon sur ceux qui prenaient plaisir à le voir mourir.
Le bourreau commença son terrible ministère. Pendant son supplice, Roussel eut un ravissement, et comme saint Etienne , il mourut en voyant les cieux ouverts.
Antoine Court alla consoler la mère du martyr; cette femme qui avait versé tant de larmes, avait trouvé sa consolation dans le creuset même de ses poignantes douleurs. Elle répondit : « Si mon fils eût témoigné quelque faiblesse, je ne m'en fusse jamais consolée; mais puisqu'il est mort constant et ferme dans la foi, toute ma douleur se change en actions de grâces pour bénir à jamais mon Dieu, qui m'a si puissamment consolée.»1
Le supplice du prédicant causa une impression profonde dans tout le Languedoc; les poètes cévenols popularisèrent dans leurs vers '(de souvenir du glorieux martyre d'Alexandre Roussel». Dans les longues soirées d'hiver sous le toit huguenot, pendant longtemps on se raconta la vie et la mort du jeune proposant, et sur un air du temps on chanta les complaintes qui furent faites sur lui et sur sa mère. La versification en est détestable, mais on sent qu'il n*a manqué à leur auteur que le génie poétique pour en faire des chefs-d'œuvre dignes de passer à la postérité. Cependant les strophes sont belles encore, malgré leur forme abrupte , tant on y sent palpiter la vie , les émotions,
1. Manuscrits de Court, n° 39. — Haag, France protestante. — Ant. Roussel. — Nap. Peyrat. — Ch. Coquerel.