LIVRE XLV1I
les passions et les haines de cette époque. Celle qui est consacrée à Roussel se termine par une imprécation où le poëte s'élève à la sublime naïveté du Dante. 11 s'adresse à celui qui, à prix d'argent, comme Judas, a vendu le sang du martyr et dont le nom est demeuré jusqu'ici inconnu.
Celui qui l'a vendu ne se découvre pas; Mais un jour devant Dieu sera comme Judas. Il a vendu Roussel, Judas vendit son maître; Dedans un même rang- tous deux on va les mettre.
Dis-moi donc d'où tu es, du Vigan ou d'Aulas? Au jour du jugement ne trembleras-tu pas, Quand tu te souviendras de cette perfidie, Qu'au pauvre Roussel tu as coûté la vie?
Tu auras beau crier : Coteaux, tombez sur moi! Montagnes et rochers , de grâce couvrez-moi ! Pour te cacher aux yeux de ce juge terrible; Les coteaux à ta voix resteront insensibles.
Il faudra, malgré toi, subir un jugement,
Et aller, sur-le-champ, dans un lieu de tourments.
Vois le sort de Judas , toi son compatriote,
Vous serez tous les deux logés chez le même hôte.
Roussel eut l'honneur d'ouvrir la liste des martyrs de cette époque. Cependant , malgré les infractions que les pasteurs du désert se permettaient journellement contre l'édit de 1724, qui punissait de mort les prédicants, nous ne voyons, pas, pendant quatre ans , une seule potence se dresser. Cela tenait à deux causes. La cour, d'un côté , ne voulait pas, par des rigueurs trop répétées, mécontenter l'Angleterre, son alliée; de l'autre , les protestants avaient inventé des cacheues qui mettaient leurs ministres à l'abri de la poursuite des dragons.
Le vieil esprit ligueur était cependant loin d'être éteint; de temps en temps, il se réveillait avec force et apprenait, aux protestants qu'ils n'avaient à attendre du clergé ni pitié, ni compassion, et que la tombe même était impuissante contre sa haine.
Nous avons raconté dans cette histoire la mort cl'Andelot,
dont les restes furent déposés, en 1569, à La Rochelle, dans la tour de la Chaîne^ Dix ans après, le comte de Laval, son fils, les fit transporter à Nîmes, alors la métropole du protestantisme français, et lui éleva un tombeau dans la cour du bâtiment qui servait d'hôtel de ville, et qui devint, en 1699, la propriété des religieuses de Notre-Dame du Refuge, qui le transformèrent en couvent. Soit oubli, soit indifférence, elles respectèrent le tombeau du frère de Coligny; mais en 1729, à la suite d'une mission dirigée par les jésuites, dans laquelle ils déployèrent beaucoup de pompe et firent beaucoup de bruit, les religieuses s'imaginèrent que la pauvreté de leur monastère tenait à la présence des restes d'Andelot. Pendant la nuit, elles s'armèrent de croix et de chapelets, ouvrirent la tombe, en retirèrent le corps du brave capitaine huguenot, déchirèrent les toiles et les bandelettes qui l'enveloppaient, le brûlèrent et jetèrent ses os calcinés dans les fossés de la ville.
Cet acte de vandalisme souleva l'indignation générale, et fut vainement dénoncé à l'autorité judiciaire. Les protestants devant ce déni de justice baissèrent la tète1, et se consolèrent en commun en continuant leurs assemblées. Celle qu'ils tinrent en avril 1730, presque aux portes de Nîmes, fut remarquable par le nombre considérable des assistants. Une foule immense se pressait autour de la chaire, et puisait dans les paroles du prédicateur une nouvelle vie et de nouvelles forces. Le clergé s'alarma; devant ses craintes, le marquis de La Fare jugea convenable de demander à la cour la permission d'enlever aux protestants leurs. livres et leurs armes; il l'obtint, et l'intendant Rernage, alors à Paris, fut chargé de se rendre à Nîmes pour la mettre à exécution. A peine arrivé, il se concerta avec d'Iverni, gouverneur de la ville, et dans la matinée du 6 juin 1730, leurs agents pénélrèrent dans les maisons. Le môme jour, il écrivait à Orry: «Le succès au-
I. Menard, Histoire des évêques de Nîmes, t. Ier, p. 3G 1. — Germain , Histoire de l'Église de Nîmes, t. H, p. 445. — Borrel, Biographie d'Antoine Court, p. 144. Toulouse, 1863.