‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 97 sur 263 · LIVRE XLVII · texte numérisé non relu

LIVRE XLVII

à notre douleur? Et vous, tisons retirés du feu, tristes et vénérables débris de nos malheureuses Eglises, mes chers frères, que les malheurs du temps jetèrent sur ces bords, oublierons-nous les malheureux restes de nous-mêmes? Gémissements de captifs, sacrificateurs sanglotants, vierges dolentes, fêtes solennelles interrompues, chemins de Sion couverts de deuil, apostats, martyrs, sanglants objets, tristes complaintes, émouvez tout cet auditoire! Jérusalem , si je t'oublie, que ma droite s'oublie elle-même, que ma langue s'attache à mon palais, si je ne me souviens de toi, si je ne fais de toi le principal sujet de ma joie! Jérusalem, que la paix soit dans tes murs et la prospérité dans tes palais! (Psaume cxxxvn, v. 3 et 6.) Pour l'amour de mes frères et de mes amis, je prierai pour ta paix. (Psaume cxxii, v. 7 et 8.) Dieu veuille être louché, sinon de l'ardeur de nos vœux, du moins de l'excès de nos misères; sinon des malheurs de notre fortune, du moins de la désolation de ses sanctuaires; sinon de ces corps que nous traînons par tout l'univers, du moins de ces âmes qu'on nous enlève! » ,

L'orateur s'arrête de nouveau; l'auditoire, suspendu à ses lèvres, s'attend à un cri de colère et de malédiction contre le prince qui depuis tant d'années traque ses infortunés sujets dissidents comme des bêtes fauves; n'estce pas le moment de demander à Dieu de faire tomber le feu de sa colère contre l'exterminateur de son peuple? L'heure de la justice n'a-t-elle pas sonné pour lui, comme elle sonna autrefois pour Achab? Chacun s'y attendait; mais la charité arrête la malédiction sur ses lèvres frémissantes et l'orateur en fait descendre des paroles de pardon et la prière la plus sublime qu'un proscrit fit jamais pour son persécuteur: «Et toi prince redoutable, s'écria l'illustre exilé, que j'honorais jadis comme mon roi, et que je respecte encore comme le fléau du Seigneur, tu auras aussi part à mes vœux. Ces provinces que tu menaces, mais que le bras de l'Éternel soutient, ces climats que tu peuples de fugitifs, mais de fugitifs que la charité anime, ces murs qui renferment mille martyrs que tu as faits, mais que la foi rend triomphants, retentiront encore de bénédictions en ta faveur. Dieu veuille faire tomber le bandeau fatal qui cache la vérité à ta vue! Dieu veuille

faire oublier ces fleuves de sang dont tu as couvert la terre, et que ton règne a vu répandre! Dieu veuille effacer de son livre les maux que tu nous as faits et, en récompense de ceux qui les ont soufferts, pardonner à ceux qui les ont fait souffrir! Dieu veuille qu'après avoir été pour nous, pour l'Église, le ministre de ses jugements, tu sois le dispensateur de ses grâces et le ministre de ses miséricordes ! »

A l'ouïe de ces paroles, l'auditoire se sentit profondément ému, et plus d'un exilé fit monter, vers Dieu, une prière muette et fervente pour le monarque persécuteur.

Saurin, plein de sympathie pour les exilés qu'il glorifie en disant qu'ils n'ont emporté «que leur vie pour butin», se montre sans pitié pour ceux de ses coreligionnaires de France connus dans l'histoire sous le nom de nouveaux convertis; il les appelle dédaigneusement des temporiseurs et les accuse de trafiquer de la vérité. «Où est, s'écria-t-il un jour du haut de sa chaire, la famille de nos exilés qui ne puisse s'appliquer ces paroles d'un prophète: Ma chair est en Babylone, mon sang est parmi les habitants de la Chaldée? (Jér., xli, 35.) Ah! honte delà réformation! ah! souvenir digne d'ouvrir une source éternelle de larmes! Rome qui nous insultes et nous braves, ne prétends pas nous confondre, en nous montrant ces galères que tu remplis de nos forçats, dont tu aggraves les peines par le bâton sous lequel tu les abats, par les chaînes dont tu les accables, par le vinaigre que tu répands sur leurs plaies! Ne prétends pas nous confondre en nous montrant ces cachots noirs, non accessibles à la lumière et dont tu augmentes l'horreur, en laissant les corps morts avec les corps vivants ; mais lieux changés en lieux de délices par les influences de la grâce que Dieu verse dans l'âme des prisonniers et par les cantiques d'allégresse qu'ils ne cessent de faire retentir à sa gloire. Ne prétends pas nous confondre en nous montrant ces maisons ruinées, ces familles dispersées et ces troupes fugitives par tous les lieux de l'univers; ces objets sont notre gloire, et tu fais notre éloge en nous insultant! Veux-tu nous couvrir de

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