LIVRE XLVII
confusion? Montre, montre-nous les âmes que tu nous as enlevées; reproche-nous, non que tu as extirpé l'hérésie, mais que tu as fait renier la religion; non que tu as fait des martyrs, mais que tu as fait des déserteurs de la vérité. »
Saurin, en se donnant une seconde patrie, s'était, nous l'avons dit, complètement détaché de la France; à ses yeux sa terre natale était un sol maudit de Dieu et arrosé du sang des saints; aussi chaque fois qu'une nouvelle persécution provoquait une nouvelle émigration, il eût désiré qu'elle eût amené dans les États protestants le dernier de ses frères. Heureusement ses vœux ne furent pas exaucés.
Les succès de Saurin devinrent, pour lui, une source de chagrins qui jetèrent un voile de tristesse sur les dernières années de sa brillante carrière, il eut des envieux. Parmi ceux que sa renommée troublait, il faut placer au premier rang, Armand de la Chapelle. Ce jeune homme qui désirait, pour lui, la place où Saurin s'était élevé par son génie, se mit à la tête d'une meute d'envieux qui, dans son impuissance d'atlaquer en lui le prédicateur, se jeta avec un acharnement incroyable sur le théologien. — Saurin fut, tour à tour, accusé de sceplicisme et de relâchement à l'égard du mensonge; il se défendit et blessa ses envieux par le calme dédaigneux avec lequel il le fit; leur rage se trahit par d'odieux pamphlets; l'un d'eux, foulant aux pieds toute pudeur, fit, dans une parodie du troisième chapitre de l'Apocalypse, le portrait suivant dû grand orateur : «Écris aussi au prédicateur des États de la Haye, et dis: Je connais ton train, c'est que tu as le bruit de vivre et tu es mort; tu affectes un zèle extraordinaire, quand tu annonces ma parole , mais tu n'en crois rien ; tu cries contre l'impureté et tu t'abandonnes à l'adultère et à la paillardise; je connais le nombre des femmes que tu as débauchées , et je sais tes menées; tu fais parade d'une grande charité, mais tu n'en as point; tu fulmines contre le bien mal acquis et tu gardes des successions que tu as volées; tu bois la flatterie comme le poisson boit
l'eau; tu es vindicatif, fourbe, orgueilleux et menteur; tu fais l'homme de bien et tu es plein de vices; si tu ne te repens, je viendrai vers toi comme le larron.»
Cet écrit retomba dans la boue d'où il était sorti; nous dirons cependant, que Saurin explique, s'il ne la justifie pas, la haine de ses ennemis; il avait ce défaut qu'on aime chez soi et qu'on déteste chez les autres , l'orgueil. Possesseur à un éminent degré du beau don de la parole , de bonne heure il avait été encensé et n'avait pas compris que l'humilité élève le chrétien autant que l'orgueil l'abaisse ; il fut donc puni par où il avait péché; mais il retira de la haine de ses ennemis plus de sanctification pour son âme qu'il n'avait retiré de ses admirateurs de joie pour son cœur. Il regarda, au jour de son affliction, à Celui qui, toujours plein de compassion pour les affligés , recueille leurs larmes dans ses vaisseaux et ne leur montre jamais mieux son amour que lorsqu'il les courbe sous les coups de sa verge paternelle.
Un moment , Saurin crut voir la fin des attaques dont il était l'objet, quand, tout à coup, plus vive que jamais, la querelle se raviva. Les pasteurs Huet et Chaix joignirent leurs efforts à ceux d'Armand de la Chapelle et obtinrent, à force d'intrigues , que l'opinion de Saurin sur le mensonge fût déférée à un synode, qui se réunit à la Haye (1730)1. Abreuvé de chagrin, l'orateur tomba dangereusement malade d'une inflammation à la gorge; ses ennemis ne respectèrent pas môme son lit de mort: «MM. Chiou et Chaix, nous raconte un témoin oculaire, étant venus, vers le 30 décembre , voir M. Saurin, qui les en avait fait prier, lui demandèrent s'il voudrait bien voir MM. Huet et de la Chapelle. II répondit: & Très- volontiers. » M. delà Chapelle lui fit un compliment convenable à son état, disant qu'il avait eu depuis longtemps envie de le voir et qu'il était fâché de le trouver si mal. M. Saurin lui répondit qu'il le remerciait, qu'il priait Dieu de bénir leur minis-
1. Le 22 juillet 1730, le synode condamna la doctrine de Saurin et ordonna la suppression du livre qui la contenait.