‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 99 sur 263 · LIVRE XLVII · texte numérisé non relu

LIVRE XLVII

tère à tous , qu'il avait bien des grâces à rendre à Dieu des consolations qu'il ressentait, qu'il avait fait sa paix avec Dieu et qu'il mourait content. Sur quoi M. Huet lui dit que cela ne suffisait pas, qu'il fallait examiner sa conscience. «Je l'ai fait,» répondit le malade. L'autre répliqua: «Il faut réparer les offenses que vous avez faites à vos frères. — Je n'en ai point fait,» répondit M. Saurin. «Ce n'est pas assez, reprit M. Huet, de n'en avoir pas fait. N'avez-vous pas fait faire un livre ou tenu la main quand on l'a fait (celui de Bruys)? » Le malade, qui avait déjà le râlement et qui approchait de l'agonie, répondit pourtant avec force: «M.Huet,je ne l'ai pas fait, ni directement ni indirectement. — Mais, répondit l'autre, il y a cependant des présomptions. — Je n'ai jamais donné aucun mémoire, répliqua M. Saurin, Dieu m'en est témoin; ce Dieu devant lequel je vais comparaître,' est mon témoin que je n'ai jamais fait ni fait faire ce dont on m'accuse et que ce que j'ai déclaré là-dessus est la pure vérité.)) Huet ne se tint pas pour satisfait d'une protestation aussi solennelle; mais Chiou etChaix, révoltés eux-mêmes de l'impertinence de leur jeune confrère , coupèrent court à cet interrogatoire plus qu'offensant par ces mots : «C'est assez, cela nous suffit. — Eh bien, reprit Huet, supposant la vérité de ce que vous dites , je vous souhaite la grâce de Dieu et je vous pardonne. » Il sortit en même temps avec une brusquerie proportionnée au reste de la scène, qui ne peut pas être bien dépeinte.))

Quelques heures après cette scène scandaleuse, le mourant remit paisiblement son âme à Dieu.

Ainsi se termina la vie du plus grand orateur du refuge; il ne lui manqua, pour égaler Bossuet, que de vivre sous le ciel de sa patrie, au contact des grandes célébrités littéraires du siècle de Louis XIV; son style y eût gagné en élégance et en précision. Enfant de la nature, plus que de l'art et des fortes études , il porta la peine de son origine ; mais tel qu'il est, il demeurera l'une des plus belles gloires oratoires de la France, et le temps qui jette dans l'oubli tout ce qui n'est pas digne de passer à la postérité,

lui a déjà marqué sa place à côté des Bourdaloue, des Bossuèt et des Massilîon.

Malgré son orgueil, Saurin demeure un beau et noble caractère; il avait une nature généreuse; il n'était ni haineux ni soupçonneux; étranger à tout esprit d'intrigue, il vivait retiré et solitaire, peu expansif, mais fidèle à ses amis, comme à la doctrine des réformateurs, dont il fut le dernier et le plus glorieux représentant. 11 eût pu mourir riche, il mourut pauvre et ne laissa, pour héritage, que sa bibliothèque et un grand nom.

A part ses ennemis, qui le poursuivirent, même après sa mort , les Églises de Hollande et de France le pleurèrent et la Haye lui fit de magnifiques funérailles; ses restes furent portés , le 5 janvier 1731 , en grande pompe, dans le temple où pendant vingt-cinq ans il avait instruit, édifié et charmé ses nombreux auditeurs; un grand nombre d'épitaphes, suivant l'usage du temps, furent faites en son honneur; nous ne citerons que celle-ci :

Saurin n'est plus! Par lui l'éloquence chrétienne Brisait, attendrissait, désarmait tous les cœurs. Il prêchait comme Paul, il mourut comme Etienne, Sans fiel, en pardonnant à ses persécuteurs.1

Saurin , avant de reposer dans la tombe , y avait vu descendre presque tous ses illustres compagnons d'exil, les Ancillon , les Beausobre, les Basnage, lesDubosc, les Claude, les Jurieu, les Schomberg, tous ceux qu'une politique aussi cruelle qu'inintelligente ravissait à la mèrepatrie, qu'elle frappait au cœur en les privant de leur science, de leurs talents et de leurs vertus.

Court, que la mort de Saurin avait plongé dans la tristesse, ne tarda pas â penser qu'elle pourrait être dans les desseins de Dieu, puisque l'illustre mort avait toujours blâmé ceux de ses coreligionnaires qui étaient demeurés dans leur patrie, et n'avait pas craint de les flétrir, en les appelant des «temporiseurs ;> , qui n'écoutaient pas la voix du Saint-Esprit, quand 11 leur disait: «Sortez, mon

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