LIVRE XVII
il alla en Angleterre pour y hâter la conclusion de son mariage avec Elisabeth. La reine était alors âgée de quarante-neuf ans : la crainte d'enchaîner sa liberté et de partager avec un époux l'autorité royale dont elle était jalouse à l'excès, l'avait retenue jusqu'à ce moment. Ce fut un grand tort : la reine peut-être y gagna , la femme y perdit. Elle scandalisa souvent sa cour par les honteux exemples qu'elle lui donna et attacha aux souvenirs de ses amours un ridicule ineffaçable : vieille, elle se croyait toujours jeune; beauté flétrie, elle s'enlaidissait encore de toutes les parures brillantes qui ne siéent aux femmes que pendant les heures si courtes et si fugitives de leur jeunes années. Elle avait le cœur tendre de la belle Anne de Boleyn, sa mère, et le sang bouillant du vicieux Henri VIII, son père. Les années, qui lui avaient enlevé la fraîcheur, lui avaient laissé tous les feux de la jeunesse, que la contrainte dans laquelle elle avait vécu n'avait fait qu'attiser. Telle était cette princesse, quand le duc d'Anjou arriva à Londres. Il n'avait alors que vingt-huit ans : de tous les Valois il était le seul qui , avec tous les vices de sa race, n'en eût pas les grâces. Il était laid, et sa figure, bourgeonnée par la maladie, semblait chargée de deux nez. Rien ne le recommandait à Elisabeth, si ce n'est sa qualité de prince et l'espoir de réunir sur deux têtes la couronne de la grande Bretagne et celle des Flandres.
Monsieur lui parla d'amour , comme il l'aurait fait à une princesse de vingt ans qui aurait eu la beauté de Marie Stuart; flattée des attentions du prince, Elisabeth, comme beaucoup de vieilles filles, perdit un moment la tête; son bon sens l'abandonna, et malgré les clameurs de son peuple indigné, les articles de son mariage furent arrêtés et signés1; pour gage de sa parole et de son amour, elle 5ta une bague de son doigt et la mit elle-même au doigt | du prince.
Quelques historiens, notamment Lacretelle, croient qu'Elisabeth joua la comédie; nous pensons au contraire qu'elle joua son rôle au naturel, et que, si elle n'alla pas [jusqu'au bout, elle le dut à l'opposition violente qu'elle rencontra dans tous les rangs de ses sujets. Quand elle vit
1 Note a.
u'elle commettrait une faute, elle profita habilement 'une clause du contrat de mariage par laquelle elle s'était réservée le droit de différer son union ; elle congédiai courtoisement son fiancé qui repartit pour les Flandres, le 9 février 1582; elle adoucit son départ en lui prêtant cent mille écus d'or. 1
Monsieur, désappointé, mais conservant encore quelques espérances, parce que la reine n'avait pas rompu officiellement avec lui, aborda le 10 février à Flessingue. Il reçut un accueil sympathique et enthousiaste des peuples qui l'avaient choisi pour leur souverain. A Anvers il fut proclamé duc de Brabant avec une pompe extraordinaire. La haine que les Flamands avaient pour Philippe les avait aveuglés sur le duc d'Anjou, qui n'avait ni les qualités qui font les grands princes , ni celles qui font les bons rois. A peine installé, il réclama pour les catholiques d'Anvers la liberté de culte , et froissa les protestants qu'il scandalisa bientôt après par sa vie licencieuse. Il n'était pas encore solidement assis sur son trône , quand sa sécurité fut troublée par l'assassinat du prince d'Orange. Un jeune fa-? natique de vingt ans, commis d'un banquier espagnol, tira le 18 mars 1582 sur Guillaume un coup de pistolet dont la balle lui traversa la tête.2
A la nouvelle de l'attentat, les Flamands crurent que l'assassin était un Français payé par le duc d'Anjou. Dans le premier moment de leur irréflexion et de leur colère, ils massacrèrent tous les Français qu'ils rencontrèrent; lé duc d'Anjou n'échappa à leur poursuite qu'en se réfugiant auprès du prince d'Orange. Heureusement on découvrit que l'assassin, qui avait été tué par les gardes du prince, était un Espagnol qui, croyant gagner le ciel, avait agi d'après les ordres de la cour d'Espagne.
Cette découverte calma les Flamands qui reconnurent leur erreur et firent des excuses au prince qui parut les accepter, mais résolut d'en tirer vengeance en livrant leuï
1. De Thou, liv. LXXIV. — Mémoires de Duplessis Mornay, t. IL
2. Watson, Histoire & Philippe II, t. III, liv. XVIII, p. 238.