LIVRE XVII
Saint-Barthélémy, il présenta à Coligny un mémoire dans lequel le jeune publiciste exposait avec autant de liberté que de profondeur le rôle glorieux que la France pouvait acquérir en attaquant la puissance du roi catholique dans ses provinces du Nord. L'amiral fut frappé du contenu du mémoire et se préparait à charger l'auteur d'une mission confidentielle auprès du prince d'Orange, quand survint la Saint-Barthélemy.
A. la nouvelle de la blessure de Coligny, Mornay eut un pressentiment secret des événements qui se préparaient. Il fit partir en toute hâte sa mère pour Buhi. Quant à lui, il ne voulut pas séparer sa cause de celle de ses coreligionnaires ; il courut de grands dangers , et ce fut à grand'peine qu'il échappa au poignard des assassins. S'éîant réfugié à Buhi, il n'y trouva pas sa famille : elle avait pris la fuite. Un de ses parents lui offrit de lui procurer un passe- I port du duc de Guise. «Je ne veux point, répondit noblement Mornay, devoir la vie à ceux au service desquels je me ferais conscience de l'employer. » Ne comptant pins que- sur la protection de Dieu, il gagna, à travers mille dangers, Dieppe. De là il se rendit à Londres où il reçut un accueil sympathique et cordial.
Pendant son séjour en Angleterre , Mornay ne demeura pas oisif, il servit ses coreligionnaires par la plume et par ses démarches auprès d'Elisabeth ; il s'attacha surtout à réfuter les calomnies lancées contre eux par Charles IX jet sa cour. La France lui était devenue odieuse; il se posait la question s'il n'irait pas demander un asile à l'Amérique , quand, vaincu par les instances de Lanoue, il sacrifia ses répugnances et revint en France au moment où le duc d'Alençon se préparait, de concert avec les politiques et le roi de Navarre, à se joindre aux huguenots. — L'entreprise de Saint-Germain ayant échoué , Mornay chargé de surprendre Mantes se sauva. Après la mort de Charles IX, il alla à Sedan où un grand nombre de réfugiés se trouvaient auprès du duc de Bouillon , leur protecteur puissant et dévoué.
Parmi les réfugiés se trouvait la jeune veuve de Jean de Pas-Feuquières, qui portait le double deuil de son mari et : de son père : Charlotte Arbaleste, c'était son nom patronymique, se faisait remarquer par le charme de sa personne.
Aux grâces du corps elle joignait les qualités les plus brillantes de l'esprit et les plus nobles du cœur; sa piété était profonde, et tous ces dons du ciel et de la terre étaient rehaussés, en elle, par une grande modestie. Type de la femme chrétienne qui ne recherche ni l'éclat, ni le bruit, elle était violette sous un buisson ; on ne la devinait qu'à son parfum.
La vue de cette jeune veuve de vingt-quatre ans fit une impression profc-nde sur Mornay: il rechercha sa société, et une douce intimité s'établit entre eux, ils causaient de choses sérieuses ; les temps dans lesquels ils vivaient les y portaient tout autant que la pente de leur caractère ; les journées s'écoulaient rapidement. Ce fut pendant ces douces causeries que la jeune veuve demanda à Mornay d'écrire un traité sur la vie et la mort. L'amant obéit et composa son Discours de la vie et de la mort. Cet écrit, connu aujourd'hui seulement des bibliophiles, manque de cet art dans la forme, sans lequel les ouvrages ne peuvent vivre en France; on y rencontre cependant quelques belles pages pleines de vie et de vigueur. ((La vie, dit Mornay, n'est qu'un souhait de l'avenir et un regret du passé, un dédain de ce qu'on a goûté et un appétit de ce qu'on n'a pas encore goûté, une vaine mémoire de l'état passé et une attente incertaine de l'état futur: voici maintenant la mort venir à nous, voici celle que tant nous redoutons qui s'approche. Arrêtons-nous, demeurons fermes, regardonsla entre les yeux, et nous la trouverons toute autre qu'on nous Ta peint, et en tout autre visage que notre misérable vie. La mort met fin à cette vie. Cette vie est une misère et une tempête spirituelle. Nous ne pensons de mourir que quand nous rendons nos derniers soupirs, et si nous y prenons garde, nous mourons tous les jours, à toutes heures et tous moments. Nous appréhendons la mort comme une chose à nous inusitée, et nous n'avons rien plus commun en nous. Notre vivre n'est qu'un mourir continuel.»
Charlotte Arbaleste et Mornay étaient dignes l'un de l'autre : la jeune veuve trouva dans le jeune officier protestant un guide et un appui , et celui-ci en elle la compagne qui devait pendant les jours orageux de sa vie doutler ses joies et rendre moins amers ses jours de deuil.
LITRE XVII
Après ses fiançailles, qui eurent lieu en 1575, Mornay prit les armes et fut fait prisonnier à Dormans par le duc de Guise. N'ayant pas été reconnu, il obtint sa rançon moyennant cent écus, et retourna à Sedan où son mariage fut célébré le 3 janvier 1576.
Tel était le jeune gentilhomme que nous verrons grandir, et qui toujours semblable à lui-même, deviendra l'une des gloires les plus pures du protestantisme français.
Revenons au duc d'Anjou : il était atteint d'une maladie qui ressemblait à celle de Charles IX. Le sang lui coulait par les pores et son corps était devenu un véritable squelette; il se crut empoisonné; mais il attribua au poison ce qui n'était probablement que le résultat de ses débauches. Il mourut le 40 juin 1584, âgé de trente ans, laissant de grandes possessions et de grandes dettes.
Il fut sujet insoumis, catholique douteux, allié suspect, et eut des Valois les vices sans en avoir les grâces. Nul ne le pleura, nul ne le regretta; on l'eût oublié le lendemain de sa mort, si cette mort n'eût pas donné aux protestants des sspérances , aux ligueurs des craintes.
Comme tous les princes, il eut des prêtres qui firent son oraison funèbre et célébrèrent ses vertus. La seule qui 5oit restée, et qui est la vraie, sont les quelques mots que ui consacre d'Aubigné. «J'eusse apposé en ce lieu, dit 'historien huguenot, un tableau public de ce temps pour nontrer la haine qu'il avait acquise; mais j'ai eu -crainte, ju'on me prît pour le certificateur des énormités. Bien ) )Ouvons-nous dire que, hormis les compagnons, ou serfs fie ses plaisirs, il mourut ayant acquis autant d'ennemis m'il y avait de gens qui le connussent.1»
Pour les hommes de parti, le premier des principes c'est 'intérêt. Le revirement subit qui s'opéra chez les ligueurs