Capefigue, Histoire de la ligue
HISTOIRE DE LA RÉl'ORMATION FRANÇAISE.
si mon précepteur La Brosse , selon ce que je vous ai dit autrefois, a un diable de vérité dans le corps.1»
Ce qui motiva encore le refus du roi de Navarre, ce fut la crainte d'abandonner la réalité pour l'ombre. Sa conversion eût détaché de lui les protestants, qui se seraient donnés au prince de Condé, qui se posait comme son rival, et qui avait auprès des zélés huguenots l'avantage de ne pas faire douter de sa foi; de plus il n'était rien moins que certain que Guise, si puissant auprès des ligueurs, cessât son opposition et renonçât à ses projets ambitieux. Enfin , quelle garantie pouvait-il avoir avec Henri III , dominé par ses mignons? Il refusa, mais en protestant de sa fidélité pour le roi , auquel il offrit les services de tout son parti contre les ligueurs , leurs ennemis communs.
Cette époque de l'histoire de nos guerres civiles et religieuses offre un intérêt puissant à l'écrivain qui , des faits remontant aux causes, étudie les acteurs de ce drame émouvant. Il les voit se dessiner chacun dans leur rôle et y prendre la physionomie qui leur convient. Les catholiques étaient exaspérés à la pensée qu'un roi hérétique pourrait monter sur le trône de saint Louis ; à leurs yeux , c'était une monstruosité, après les guerres nombreuses et sanglantes qu'ils avaient soutenues contre les protestants, qu'ils regardaient comme les ennemis de Dieu et de l'État. Oubliant que c'étaient eux-mêmes qui avaient donné le signal de tant de luttes meurtrières, ils les rendaient responsables de leurs propres excès. Les politiques euxmêmes , entraînés par l'opinion générale , tout en maudissant les violences des deux partis, ne voulaient pas d'un roi huguenot sur le trône, tout en demandant qu'on tolérât les
1 . Sully faisait allusion à une prédication à laquelle il attachait une grande importance. Un diable de prédicateur, rapporte-t-il dans ses Économies royales, lequel a nom La Brosse, m'a dit que le roi de Navarre serait fort près d'être ruiné; mais qu'enfin il ruinerait tous ses ennemis, et qu'un jour il serait le plus grand et estimé roi du monde. ('Sully, Économies royales, cliap. 24, p. 400.)