LIVRE XÏY
sements. Le hasard des batailles ne promettant aux combattants aucun lendemain , ils voulaient au moins que le jour présent fût pour les plaisirs; ils s'y abandonnaient donc avec une fiévreuse ardeur, tant ils craignaient de n'en pas vider la coupe jusqu'à sa dernière goutte. — Les soldats se modelaient sur les chefs , qui étalaient publiquement leur libertinage en se livrant aux jeux, à la boisson et aux femmes. C'étaient cependant là les sujets du roi très-chrétien, ceux pour lesquels Catherine avait des couronnes et le pape tant d'indulgences.
Ce qui frappait chez les protestants, c'était un spectacle bien différent. La journée y commençait et y finissait par la prière. Entrons dans un corps de garde : tous les combattants sont debout, tète nue. Uruministre fend les rangs; il est pensif et recueilli. Son seul espoir est dans le Dieu des batailles, il attend tout de lui parce qu'il n'attend rien des hommes; il a devant lui des combattants qui ne répondront peut-être pas à l'appel du soir; tous le comprennent. Fiers devant l'épée de leurs ennemis, ils inclinent humblement leur front devant Dieu, leur seul refuge aux jours de leurs détresses. Ils ont fait le sacrifice de leur vie , mais ils n'ont pas fait celui de leur âme; c'est pour la sauver qu'ils n'ont pas voulu s'incliner devant la bête et adorer son image1. Ils souffrent, mais ils sont heureux de souffrir. Ds craignent quelqu'un, mais ce n'est pas celui qui ne peut leur ravir que la vie du corps : ces hommes morts aux choses de la terre n'ont besoin ni du vin qui enivre , ni du jeu qui excite, ni des femmes qui enflamment, ni des spectacles qui récréent ; ce qui se passe dans le camp ennemi, ils l'ont en horreur; à leurs yeux c'est l'abomination de la désolation : ce qu'il leur faut, c'est le pain du ciel quand celui de la terre leur manque; c'est l'espérance de la couronne de justice que Dieu donne à ses élus quand ils n'ont à attendre de leurs ennemis que la mort; avec de pareilles dispositions on comprend comment ces hommes aux corps exténués par les privations devaient s'associer à cette prière que leur ministre prononçait au milieu d'eux:
1. Apocalypse, chap. XX. v. 4. Les protestants désignaient ordinairement par ce mot TÉglise romaine , et quelquefois le pape , la personnification vivante de cette Église.
«Notre aide soit au nom de Dieu qui a^fait le ciel et la terre , ainsi soit-il.
«Notre Sauveur, puisqu'il t'a plu nous faire la grâce d'avoir passé la nuit pour venir jusqu'au jour présent, veuille nous aussi maintenant faire ce bien que nous l'employions à ton service, tellement que nous ne pensions, np disions et ne fassions rien , sinon pour te complaire et obéir à ta volonté. Afin que, par ce moyen, toutes nos œuvres soient à la gloire de ton saint nom et à l'édification de nos prochains. Et comme il te plaît de faire luire Ion soleil sur la terre pour nous éclairer corporellement, veuille aussi par la clarté de ton Saint-Esprit illuminer nos entendements et nos cœurs pour nous adresser à la droite voie de ta justice, nous prenant en ta sainte protection pour tout le temps de notre vie et nous pardonnant toutes nos fautes passées, par ta miséricorde infinie , pour l'amour de ton Fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus-Christ, comme tu as promis à tous ceux qui t'en requerront de bon cœur. Et d'autant, ô Père céleste, que les habitants et habitués de cette ville après toi se reposent sur la fidélité et prévoyance de nous qui sommes de la garde; fais -nous la grâce que nous puissions tellement exécuter le devoir de notre charge qu'il n'advienne ici aucun inconvénient par notre lâcheté ou négligence, et qu'en bref il te plaise, ô grand Dieu des armées, tellement changer ce temps misérable et calamiteux en un temps heureux auquel toute piété et justice règne, que nous ne soyons plus en cette peine de nous garder ; finalement nous te supplions, ô Dieu tout miséricordieux, donner ton Saint-Esprit et ta connaissance à tous les hommes, instituant et entretenant toujours en ton Église de bons et fidèles pasteurs , afin que toutes brebis égarées soient recueillies en la bergerie de ton Fils, et que par ce moyen ton saint nom soit de plus en plus glorifié par tout le monde. Toutes lesquelles choses, ô bon Dieu et Père, nous te demandons au nom et en la faveur de notre Sauveur Jésus -Christ, ainsi comme par lui sommes-nous appris de te prier, disant : Notre Père, etc.
« Aussi nous te prions nous augmenter la foi disant :Je crois en Dieu, etc.
« La bénédiction de Dieu le Père , la grâce et faveur de notre Seigneur Jésus-Christ soit et demeure éternellement