LIVRE XVIII
déformer votre figure ? Quelle horreur que le corps fût catholique et le chef hérétique , que le loup fût berger et le renard le coq qui gouvernât les poules!»
Louis d'Orléans justifie ensuite la ligue : « Quant à votre ligue, leur dit-il, c'est une ligue sainte et non feinte. Elle est sainte, puisque c'est pour la querelle de Dieu, qui est ie saint des saints/, elle est sainte , puisque c'est pour la conservation de l'Église, qui est la communion des saints; îlle est sainte, puisque c'est pour la manutention de votre •eligion , qui est sainte ; elle est sainte , puisque c'est pour •rotre pays , pour le roi et pour le peuple chrétien, qui est aint. Et comment ne serait-elle pas sainte, vu qu'elle est aite pour extirper les hérétiques , les sacrilèges , les profanateurs des couvents , les destructeurs des temples , les '«illeurs.de reliques, les massacreurs des prêtres et les erturbateurs de tous les droits divins et humains. » 1 Louis d'Orléans, en jetant.au milieu des ligueurs ses aroles incendiaires , se servait même des crimes de son arti pour servir sa cause. Il loue la saignée de la Saintàrthélemy et regrette seulement qu'elle n'ait pas été sufsante. «L'hérésie, s'écrie-t-il, c'est un mal auquel il faut lettre le fer et le feu bien avant et sans dissimulation. » hilippe II est à ses yeux l'idéal du roi catholique, et l'ini lisition la plus sainte et la plus salutaire des institutions, r ne rougit pas de l'appui que la ligue cherche à l'étranger. «On nous accuse d'être Espagnols, eh bien! oui, s'é- ||ie-t-il, oui, et plutôt que d'avoir un prince huguenot, )iis irions chercher non-seulement un Espagnol, mais un irtare, un Moscove, un Scythe, qui soit catholique.1» Cet appel aux passions des masses ignorantes et fana- >;mes produisit une immense sensation. La plume du • mphlétaire valut aux ligueurs plus qu'une armée : elle pipressionna , agita, surexcita les catholiques et donna Sla Sainte-Union une force qui ne tarda pas à faire d'elle 1 i<e grande puissance.
Duplessis-Mornay répondit à Louis d'Orléans et s'atta- Na à réfuter article par article les attaques de l'écrivain j Ittholique. Il déploya dans sa réponse une grande érudi-
l. Archives curieuses, t. XI. — Bibliothèque de la France, t. II, 1 290.
tion et une modération qui n'excluait pas l'énergie * ; mai, il était la voix de celui qui crie dans le désert. Ce n'est pas aux heures des agitations religieuses et politiques qu'oi peut faire entendre aux masses la voix de la justice et de li raison. Il faut laisser passer l'orage; mais quand elle: l'écoutent, c'est bien souvent .sur des débris de vaisseau: naufragés; trop heureuses encore si les folies du passi étaient les leçons de l'avenir.
Les affaires du roi de Navarre allaient en périclitant : si petite armée se dispersait, son trésor était vide, le découragement était partout. Ses amis, dans leur effroi, lui conseillèrent de se retirer en Languedoc ou bien d'aller ei Angleterre ou en Allemagne pour y solliciter l'appui dei princes protestants. Il ne céda pas à ces conseils , dans li crainte de paraître fuir devant ses ennemis. Il sentait qui le jour où il paraîtrait s'abandonner lui-même, ses partisans l'abandonneraient. Il résolut de demeurer dans li Guyenne et d'y disputer pied à pied le terrain à ses ennemis. Il fit bien ; tout le servit : son courage à toute épreuve sa gaîté qui ne l'abandonnait jamais dans les moments le! plus critiques, l'hiver qui fut d'une rigueur excessive, un( épidémie qui jeta l'épouvante au milieu des population! du Midi et décima l'armée de Mayenne a. A la fin d( l'hiver, il se trouvait dans une meilleure position qu'ai
donner le commandement de la Guyenne au vicomt< de Turenne, pour aller porter lui-même avec avantage li guerre aux bords de la Charente. Le prince de Condé étai revenu d'Angleterre à la Rochelle avec une flotille qu'Éli sabeth lui avait donnée. La reine s'était cette fois décidé à intervenir activement en faveur de ses coreligionnaires elle sentait que leur ruine serait un coup porté à la puis sance anglaise; car, entre elle et Philippe II il n'y aura
1. Duplessis-Mornay publia sa réponse sous le nom d'un gei tilhomme catholique français; voir Mémoires de la ligue, t. Ie p. 415.
2. Économies royales , p. 49. — Vie de Duplessis-Mornay, p. 9
mois de mars 1586, aban-
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— ni les protestants de France, ni ceux des Pays-Bas. La politique lui conseilla donc ce que sa foi religieuse ne lui eût pas peut-être fait faire. Grâce aux secours en hommes et en argent qu'elle donna au roi de Navarre, les affaires des protestants se relevèrent dans l'Ouest. Rozay fut pris, Brouage eut son port obstrué par des vaisseaux qu'on y coula à l'entrée , Marans , assiégé par le maréchal ide Biron , fut dégagé , et Mayenne fit dans la Saintonge une campagne stérile.
Le salut des huguenots fut Henri III, qui laissait les troupes commandées par les ligueurs s'épuiser dans leur impuissance , faute de renforts en hommes et de secours en argent. Les généraux se plaignaient : il ne les écoutait pas; il disposait de toutes ses ressources pour Biron, qui Dpérait en Saintonge, pour d'Épernon, qui devait se rendre m Provence, et pour Joyeuse, qui se porta en Auvergne fct en Languedoc. Ce dernier, tout en faisant parade d'une «délité extraordinaire pour Henri III, était cependant dévoué à la ligue; dans sa vanité incurable, il croyait pouvoir ;upplanter Guise et devenir le chef du parti catholique. ,:>our. se rendre agréable à la Sainte-Union, il renouvela lans l'Auvergne les scènes de cruauté deMontluc. Il frappa ans pitié : rien ne l'émut , rien ne le toucha. Marvejols en I ievaudan fut (août 1586) pillé, saccagé, brûlé, ses habitants l urent tués ou dispersés; il ne resta de cette ville infortunée [ii maisons, ni remparts. Joyeuse l'avait frappée à la façon lie l'interdit : on eût pu semer du sel sur ses fondements.*
La campagne s'acheva sans résultats positifs : « Tout ce Irand fracas, dit Henri Martin, ces nombreuses levées l 'hommes, ces énormes dépenses" n'eurent cette année-là I resque aucun autre effet que de ravager quelques provinces |,t d'épuiser les autres. L'orage était à peu près passé et les huguenots restaient debout et menaçants.*
• Les cruautés commises par les catholiques contre les 1 uguenots émurent et indignèrent les princes protestant?
! 1. Histoire de Languedoc, t. V, liv. XLI, p. 411. 2. Henri Martin, t. X, p. 20.
de l'Allemagne : ils envoyèrent à Henri III une ambassadô qu'il refusa longtemps de recevoir. La première fois qu'il apprit qu'elle avait passé la frontière, il partit pour Lyon et manda aux ambassadeurs d'attendre son retour à Paris (10 juillet 1586). Arrivé dans la seconde capitale du royaume , il s'y ridiculisa par ses goûts puérils : il achetait des petits chiens dont il se faisait suivre dans les rues; l'un de ses grands plaisirs était le jeu du bilboquet. Sa folie, on ne peut lui donner un autre nom, lui fit commettre des actes de vandalisme que les bibliophiles ne lui pardonneront jamais : il découpait les belles miniatures des manuscrits du moyen âge et les collait sur les murs de sa chapelle1. L'attention qu'il donnait aux affaires de son royaume n'était pas grande et il eût pris facilement la résor lution de n'y jamais penser, si la nécessité ne l'y eût contraint. Il quitta Lyon et arriva à Paris, un peu plus agité qu'il ne l'avait quitté. Le 11 octobre, les ambassadeurs des princes protestants furent admis en sa présence à Saint- Germain : ils lui tinrent un langage noble, austère, sévère; ils lui reprochèrent son manque de parole à l'égard des huguenots ; ils lui dirent sans ménagement que sa conduite déloyale et inconsidérée compromettait sa couronne et ses intérêts les plus chers. Ils lui signalèrent le pape et le$ Guises comme ses vrais ennemis.
Un prince plus sage que ne l'était Henri III eût fait taire son orgueil de roi et n'eût pris conseil que de ses intérêts. Il ne le fit pas : « Je tiens, leur dit-il sèchement, mon pouvoir de Dieu , » et il renvoya les ambassadeurs en leur faisant comprendre qu'il n'avait que faire de leurs conseils.
Les ambassadeurs partirent le lendemain. Quand on connut les dispositions du roi, il n'y eut qu'un cri de colère dans toute l'Allemagne protestante: elle se prépara à la guerre , et elle vit le vieux et infatigable Théodore de Bèze allant de cour en cour exciter le zèle et prêcher une croisade protestante. Elisabeth, de son côté, ne demeurait pas inactive : ses épargnes et la sagesse avec laquelle elle administrait ses finances lui permettaient de mettre au service des réformés français une forte somme.
Henri III commit une grande faute en soulevant contre