LIVRE XVIII
œîl pour œil, dent pour dent, avait été aussi humain après la victoire que vaillant pendant le combat, sa cruauté qui épouvanta les catholiques et les poussa à de nouveaux excès les eût frappés d'admiration. Fort, le commandant huguenot aurait pu être impunément généreux; il ne le fut pas ; il faut cependant dire , à sa décharge , qu'il fit la guerre dans un moment bien critique. Les huguenots, partout, lâchement assassinés par les violateurs de l'édit de janvier, étaient hors d'eux-mêmes et criaient vengeance sur les corps ensanglantés de leurs frères immolés. L'eûtil voulu , le baron aurait-il pu les contraindre à la modération? Des Adrets ne fit donc pas autrement la guerre que les autres chefs catholiques; et si ce n'était le bon mot du soldat de la garnison de Montbrison, son nom ne serait peut-être pas plus connu des masses que celui du féroce duc de Montpensier.
Huit ans auparavant un soldat non moins célèbre que des Adrets, Biaise de Montluc, était mort. Cet homme de guerre qui s'était trouvé à tant d'assauts , à tant de combats, s'éteignit paisiblement dans son château à Estissac, près d'Agen*. Ses derniers jours furent semés de douleurs et d'am:rtumes. Ceux pour la cause desquels il avait versé tant de sang huguenot soldaient ses services par l'oubli et par l'ingratitude; et cependant, parmi les généraux des Valois, nul n'avait mis à leur service une épée plus vaillante et plus meurtrière. La pitié n'avait jamais trouvé une seule fois accès dans son cœur; même au moment où il semble que toute haine doit s'éteindre. Il nous l'apprend lui-même dans une page de ses commentaires ; au siège de Rabasteins (en 1570), où il se battit avec l'intrépidité d'un jeune homme , il fut frappé au visage d'un coup d'arquebuse; le sang lui sortait par la bouche, par le nez et par les yeux; ses capitaines, le croyant blessé mortellement, voulaient battre en retraite. «En avant, leur dit Montluc d'une voix étouffée, en avant, je n'ai pas de mal;» on
1. Biographie de Montluc, en tête de ses Commentaires, édit. fàntb. lUt.
le rapporta dans son logis; il croyait que l'heure de mourir approchait à grands pas; quand on vint lui annoncer la prise de Rabasteins, il tressaillit de joie : «Je loue Dieu, dit-il à ceux qui lui apportaient cette heureuse nouvelle, de ce que je vois la victoire avant de mourir; à présent je ne me soucie pas de la mort; je vous prie de vous en retourner et montrez -moi tous l'amitié que vous m'avez toujours montrée et gardez qu'il ne s'en échappe un seul qui ne soit tué.»
Cette dernière parole nous révèle l'homme tout entier; elle nous explique sa carrière sanglante; étudié de près, sa vie présente cependant de singuliers contrastes. Ce tigre altéré de sang, dans le cœur duquel jamais un cri de douleur de ses victimes ne fit monter la pitié , priait toujours Dieu au moment d'engager un combat.
«Ne trouvez pas étrange, écrit-il dans ses mémoires, si j'ai été si heureux, comme j'ai écrit; car je ne me suis jamais proposé que ma charge, et ai reconnu que tout venait de Dieu auquel je remettais tout, quoique les huguenots m'aient attesté un athéiste; ils sont mes ennemis et ne les faut pas croire. Encore que j'aie eu des imperfections et des vices et ne sois pas saint non plus que les autres (ils en ont leur part quoiqu'ils fassent les mortifiés). Si est-ce que j'ai toujours mis mon espérance en Dieu, reconnaissant qu'il fallait que de lui vînt mon heur ou mon malheur, lui attribuant toutes les bonnes fortunes qu'il me donnait à la guerre. Je ne me suis jamais trouvé en faction quelconque que je ne l'aie appelé à mon aide, et n'ai passé jour de ma vie sans l'avoir prié et demandé pardon. Et plusieurs fois je puis dire avec la vérité que je me suis trouvé en voyant les ennemis , en telle peur, que je sentis le cœur et les membres s'affaiblir et trembler (ne faisons pas les braves, l'appréhension de la mort vient devant les yeux); mais comme j'avais fait mon oraison à Dieu, je sentais mes forces revenir; elle était ainsi, l'ayant dès mon entrée aux armes apprise en ces mots: «Mon Dieu qui m'as créé, je te supplie, garde-moi l'entendement, afin qu'aujourd'hui je ne le perde; car tu le m'as donné et ne le tiens que de toi. Que si tu as aujourd'hui déterminé ma mort, fais que je meure en réputation d'un homme de bien , laquelle je recherche avec tant de périls. Je ne te