LIVRE XVIII
demande point la vie, car je veux tout ce qu'il te plaît; ta volonté soit faite, je remets le tout à ta divine bonté. j> Puis ayant dit mes petites prières latines, je promets et attestedevant Dieu et les hommes que je sentais tout à coup une chaleur venir au cœur et aux membres, de sorte que je ne l'avais pas achevée que je ne me sentisse tout autre que quand je l'avais commencée. Je ne sentais plus de peur de façon que l'entendement me revenait, et avec une grande promptitude et jugement je connaissais tout ce qu'il me fallait faire sans l'avoir jamais perdu en combat que je me sois trouvé.»
Cette prière, le digne pendant des patenôtres du connétable de Montmorency, nous montre dans quelles aberrations le sentiment religieux peut tomber, quand, au lieu d'être dirigé par la charité chrétienne, il ne l'est que par un zèle implacable. Montluc fut fidèle à ses rois. 11 le fut trop; le sang qu'il avait fait couler par torrents dans la Guyenne retomba sur lui; il perdit ce gouvernement dont on l'avait appelé le conservateur. Il ressentit vivement l'oubli de ses services, mais il sut supporter noblement sa "disgrâce. «Quant à moi, Sire, écrivait-il au roi (1570), pour le désir que j'ai de toujours vous voir prospérer, je suis très-aise si en ces derniers troubles vous avez été si bien et si heureusement servi en tous les endroits de votre royaume, par tous ceux que vous avez employés, qu'ayant par deçà conservé les villes et le pays, ayant battu les ennemis quand j'ai eu le moyen de les combattre, et ayant pris les villes d'assaut avec grand danger de ma vie, encore que l'on dise que je n'y ai rien fait qui vaille. Si vous supplierai -je très -humblement de croire qu'il n'y a homme qui m'aie passé de bonne volonté ; et , puisqu'ainsi vous plaît, je nae retire, n'ayant autre marque de mes peines et services, depuis tant d'années, que le regret de la perte de mes enfants morts pour votre couronne , et sept arquebusades qui serviront à me rappeler tous les jours l'humble et affectionnée dévotion que j'aie eu à faire très-humble service à vos prédécesseurs, comme aussi l'aurai-je toute ma vie semblable à l'endroit de Votre Majesté , à laquelle je prie Dieu donner tout bonheur , prospérité et santé. »
Un retour de la faveur royale vint consoler Montluc de
sa destitution. En 4573, comme on se préparait de tous côtés à la guerre , Henri III lui donna le bâton de maréchal de France. Il reparut avec joie sur de nouveaux champs de bataille; mais au siège de Gensac il éprouva des contrariétés de la part de la noblesse. Il fit là ses adieux à ses soldats; sa carrière militaire était terminée. Un moment il eut Tidée, comme Charles-Quint, d'aller finir ses jours dans un monastère. Ce qu'il voyaiï autour de lui le dégoûtait. La fuite du roi de Navarre lui donnait des inquiétudes; son œil pénétrant avait deviné dans le Béarnais un grand capitaine «ayant séjourné chez moi, dit-il dans la dernière page de ses commentaires, j'oyais toujours d'étranges nouvelles de la cour et des entreprises des grands. Et quand j'ouïs dire que le roi de Navarre s'en mêlait et qu'il était parti de la cour sans dire adieu, je jugeai, dès lors, que la Guyenne aurait de nouveau beaucoup à pâtir; car étant si grand prince, jeune et qui donne espérance d'être quelque jour un grand capitaine , il gagnerait aisément le cœur de la noblesse et du peuple, et tiendrait tout le reste en crainte. Comme je veux que Dieu m'aide, mille malheurs m'allèrent au devant, de sorte que bien souvent il me prenait fantaisie de faire retraite pour n'avoir pas le déplaisir d'ouïr tant de fâcheuses nouvelles et la ruine de ce pauvre pays. Il me ressouvenait toujours d'un prieuré assis dans les montagnes que j'avais vu autrefois, partie en Espagne, partie en France; j'avais fantaisie de me retirer là en repos ; j'eusse vu la France et l'Espagne en même temps; si Dieu me prête vie encore, je ne sais ce que je ferai. »
Il ne le fit pas : c'est à Estissac , près des lieux qu'il avait rempli de ses sanglants exploits, qu'il alla mourir paisiblement. Jusqu'à su dernière heure il conserva sa présence d'esprit et sa vive intelligence; «il causait volontiers, dit Brantôme r qui le connut particulièrement; aux questions que je lui adressais, il me répondait de bon cœur et en bons termes ; car il avait une fort belle éloquence. 1 »
Le nom de Montluc est inséparable dans l'histoire de celui, de des Adrets. Dans la biographie que les frères Haag