LIVRE XVIII
ont donné de ce dernier, il y a un parallèle remarquable entre lui et Montluc. Pour apppécier , disent-ils, un homme quel qu'il soit à sa juste valeur, on ne doit pas le séparer de son siècle. Bien des crimes sont alors atténués, bien, des erreurs justifiées, bien des mystères du cœur humain dévoilés. Ouvrons donc l'histoire. Quelle était la guerre à cette époque? La guerre était ce que les barbares l'avaient faite , et peut-être un peu plus cruelle : le meurtre , le pillage, le viol. Les armées, sans exception des armées royales, n'étaient que des corps de partisans ou de bandits , que des compagnies d'aventures. Serait-il juste alors de faire un crime au baron des Adrets de n'avoir pas été supérieur à son siècle? il a été ce que furent les Guises, ce que fut le duc d'Albe, ce que fut Tavannes, ce que furent mille autres capitaines de ce temps. Qu'on le compare à Montluc, cet homme de sang qui ne marchait qu'accompagné de deux bourreaux , et il sortira triomphant de cette épreuve. De part et d'autre, même mépris de la vie des hommes. «La nécessité de la guerre, écrit Montluc, nous force, en dépit de nous-même, à faire mille maux, et faire non plus d'état de la vie des hommes que d'un poulet. » Même système de barbarie pour jeter la terreur au cœur des ennemis. «On pouvait connaître, ditil, par là où j'étais passé; car par les arbres, sur les chemins on en trouvait les enseignes ; un pendu étonnait plus que cent tués.» Même bravoure, même fanatisme, même enivrement de carnage. Mais voici en quoi ils diffèrent : Montluc se glorifie de sa férocité : il a l'orgueil du crime ; des Adrets, au contraire , cherche à se justifier : il se sent mal à l'aise avec sa conscience, il redoute l'animadversion publique. A Montluc, sa propre justification lui suffît; des Adrets est cruel par principe; Montluc l'est plutôt par nature et par fanatisme : il y a du boucher dans cet homme7 là. En plusieurs circonstances , où les lois de la guerre recommandaient ou tout au moins autorisaient une sévère répression, lors de la reprise de Grenoble, par exemple, des Adrets se comporta avec humanité : pas une goutte de sang ne fut répandue. Nous ne sachons pas que Montluc ait été jamais pris d'un mouvement de compassion ou de clémence envers ses ennemis; dans le sac des villes, femmes , enfants, vieillards, tout était égorgé. Des Adrets, à notro
connaissance, ne faussa jamais sa parole, jamais il ne passa par les armes des garnisons reçues à composition. Montluc pensait par contre avec l'Église que l'on n'est pas tenu de garder la foi jurée à un hérétique. Aussi lui arriva-t-il plus d'une fois d'accorder la vie sauve à une garnison brave et résolue pour la frapper plus sûrement, pour l'égorger sans défense. Tels étaient ces deux terribles fléaux de Dieu.
Pendant que tant de noms éminents sont oubliés, d'autres , comme ceux de Montluc et de des Adrets , sont vivants. Dieu le veut ainsi; car si les uns s'immortalisent pour leur gloire , les autres s'immortalisent pour leur châtiment; mais la place que la postérité accorde à ces derniers dans son Panthéon est celle des suppliciés dans nos cimetières. Reprenons le fil de notre récit un moment interrompu.
La conférence que le Béarnais avait acceptée avec sa belle-mère devait avoir lieu au château de Saint-Bris, près de Cognac qui devait devenir célèbre par ses produits vinicoles. Catherine, à peine remise de sa goutte, quitta Paris et s'arrêta à son château de Chenonceau où elle séjourna quelque temps, pendant que ses conseillers prirent les devants pour préparer le terrain. Elle ne craignait pas de se remettre elle et toute sa cour entre les mains des huguenots. Elle faisait ce qu'ils n'eussent pas fait, et rendait ainsi hommage à la loyauté de son gendre qui avait contre elle tant de justes griefs.1
Le duc de Nevers eut (10 décembre 1586) une entrevue préparatoire avec le roi de Navarre. Dans une lettre que iious trouvons dans les mémoires de ce seigneur , Nevers rend compte à Henri III de la manière dont tout se passa; il lui disait :
«Tel que vous avez vu ce prince, Sire, tel il est aujourd'hui ; les années ni les embarras ne le changent point ; il
1 . Lettre d'un gentilhomme français sur le voyage de la reine.
— Mémoires de la ligue, t. II, p. 76. — Davila, liv. VIII, p. 430.
— D'Aubigné, t. III, liv. Ier, chap. 6, p. 22