LIVRE XVIII
sanlé ma vie pour garder ma foi, et les malheurs du royaume n'ont d'autre source que la paix faite à la ligue. » . Les interlocuteurs ne s'entendaient pas.
Dans une seconde entrevue, la reine le supplia de changer de religion et lui montra en perspective la plus belle couronne du monde.
Le Béarnais ne se laissa pas séduire : les raisons qui l'avaient déjà empêché de répondre aux désirs de Henri III subsistaient dans toute leur force. Il refusa et récapitula tous les griefs contre la cour et les justes raisons qu'il avait de se défier d'elle : «Madame, dit-il à la reine en terminant, vous ne me pouvez accuser que de trop de fidélité; je ne me plains point de votre foi , mais je me plains de votre âge qui, faisant tort à votre mémoire, vous fait facilement oublier ce que vous m'avez promis. »
Ces paroles, qui rappelaient à Catherine sa vieillesse et son manque de foi, la blessèrent vivement; mais elle sut dissimuler et ne cessa de représenter à son gendre que , dans son intérêt, celui de Henri III et du royaume, un changement de religion était l'acte du moment, commandé par la situation. Le Béarnais fut inébranlable : dans une troisième et dernière entrevue, Catherine se plut à lui faire sentir adroitement les incommodités qu'il souffrait à la guerre. «Madame, lui répondit-il, je les porte patiemment, puisque vous m'en avez chargé pour vous en décharger. »
La reine revint à la charge et lui demanda s'il faisait tout ce qu'il voulait à la Rochelle.
A cette perfide insinuation, qui avait pour but de blesser sa vanité, il répondit : « Pardonnez-moi, Madame, j'y fais tout ce que je veux, car je ne veux que ce que je dois.»
«Vous ne sauriez, lui dit le duc de Nevers, présent à cette entrevue, y lever un impôt. » — C'est vrai, répliqua-t-il ironiquement, nous n'avons pas d'Italiens parmi nous. »
Nevers, qui était Italien, sentit la pointe des paroles du Béarnais. Il n'insista pas.
- «Mais enfin, dit Catherine à son gendre, la peine que j'ai prise ne produira-t-elle aucun fruit? Ne nous rendrezvous pas le repos?»
Le roi de Navarre perdit patience : « Madame , s'écria-t-il,
il y a tantôt dix- huit mois que je n'obéis plus au roi. Le roi m'a fait la guerre en loup , vous me l'avez faite en lionne ! »
«Le roi et moi nous ne demandons que votre bien, mon fils. »
c( Madame , excusez-moi , je reconnais tout le contraire. »
«Mon fils, voulez-vous que la peine que j'ai prise depuis six mois demeure infructueuse ? »
« Madame , ce n'est pas moi qui empêche que vous reposiez dans votre lit, mais vous qui depuis dix-huit mois m'empêchez de coucher dans le mien.»
«Eh quoi! serais-je toujours en cette peine, moi qui ne demande que repos?»
«Madame, cette peine vous plaît et vous nourrit; si vous étiez en repos, vous ne sauriez vivre longuement...»
«Qu'est-ce que vous voulez donc?»
«Rien, Madame.» Et jetant un regard ironique sur l'essaim de belles jeunes filles qu'elle avait amenées avec elle, il lui dit :
«Il n'y a rien là que je veuille.1 »
Le sarcasme était grossier, mais il était mérité. Le gendre, peu délicat à l'endroit des femmes, parlait à son infâme belle-mère son langage. Celle-ci ne fut émue que du peu de succès de ses intrigues; des entrevues eurent encore lieu, non avec le roi de Navarre, mais avec Turenne et Condé : elles n'amenèrent d'autre résultat que la certitude qu'on ne pouvait pas s'entendre. Les protestants se défiaient, et cependant Henri III et sa mère étaient de bonne foi en demandant au Béarnais de se convertir. Ils pensaient à ses intérêts parce que ses intérêts étaient liés aux leurs.
On ne fit rien , parce que rien ne pouvait aboutir dans ce moment. Après quelques mois de séjour dans le Poitou , Catherine partit pour Paris ; son gendre eût pu , suivant la foi du temps, la retenir prisonnière, elle et toute sa cour: il ne le voulut pas, quoique LaBerthe, l'un de ses capitaines, se fût offert d'engager Catherine dans un com-
1. Davila, liv. VIII. — De Thou, liv. LXXXVI. — Cayet, Chronologie novenaire. — Sully, Économies royales, t. Ier, chap. 22c — Péréfixe, Histoire de Henri IV.