LIVRE XVIII
rait traitée comme le prophète Jonas; sans hésiter il l'eût sacrifiée, dans le double intérêt de sa religion et de son repos. En effet, elle était plus qu'une femme ordinaire : elle était un principe. De là les efforts des catholiques pour susciter des troubles en Angleterre et tenir ses habitants dans de perpétuelles alarmes. En effet, tout leur équilibre politique, social et religieux reposait sur la vie d'Élisabeth; les catholiques le comprenaient si bien, qu'ils résolurent de la faire assassiner. Le moyen était violent, infâme, mais ils avaient dans leurs rangs des docteurs subtils qui avaient des pardons pour tous les crimes, des couronnes et le ciel pour tous les assassins.
A Reims, sous la haute direction du docteur Allen, florissait un collège de jésuites : on y professait ouvertement la doctrine du régicide, et on prônait comme l'une des œuvres les plus méritoires de la vie éternelle le meurtre des souverains hérétiques et surtout celui d'Élisabeth. Un certain John Savage, qui avait servi longtemps sous le duc de Parme, fut séduit par les enseignements d'Allen : assassiner Elisabeth lui parut la plus glorieuse des œuvres. Il s'offrit ; on l'accepta : il partit pour l'Angleterre pour exécuter son dessein.
Un prêtre du même séminaire, nommé Ballard, alla à Paris pour conférer avec l'ambassadeur espagnol et quelques amis dévoués de Marie Stuart. On décida qu'il fallait assassiner Elisabeth; mais que le meurtre de la reine, pour profiter à la cause de Dieu, devait concorder avec un soulèvement général des catholiques anglais et un débarquement des troupes espagnoles pour le seconder. Ballard quitta la France et arriva en Angleterre sous le nom de capitaine Fortescue.
Il y avait en ce moment à Londres un jeune gentilhomme du nom de Babington , qui s'était épris d'une ardente passion pour Marie Stuart, qu'il se représentait comme la plus belle des femmes et la plus infortunée des reines. Égaré par son amour et par une imagination de véritable chevalier errant, il avait pris la résolution de délivrer la royale prisonnière. Des entretiens qu'il avait eus à Paris avec
l'ambassadeur espagnol, une lettre enfin qu'il avait reçue de Marie Stuart , l'avaient rendu capable de tout oser. Ce fut avec ce jeune homme peu sensé, mais noble et généreux, que Ballard se mit en relation; par ses discours insinuants, il l'amena peu à peu à l'idée de meurtre. L'habile jésuite couvrit tout l'odieux de ses conseils de la raison d'État et surtout de l'intérêt de la religion: tuer Elisabeth, lui insinua-t-il , est le seul moyen de rendre à Marie Stuart sa couronne et à l'Angleterre son antique foi. Babington promit, et quelques jours après il avait trouvé six complices. Quand Ballard eut tout disposé selon ses désirs, il repassa prudemment la Manche, préférant apprendre à Paris le dénouement du drame que d'en être l'un des acteurs.
Elisabeth avait près d'elle un homme d'une habileté consommée : sentinelle vigilante, il veillait près de sa maîtresse avec toute la sollicitude d'un ministre de la police et la fidélité à toute épreuve d'un sujet; on l'appelait Walsingham. Il avait été longtemps ambassadeur en France et avait acquis dans l'exercice des fonctions publiques l'art de connaître et de manier les hommes. Peu scrupuleux sur le choix des moyens de parvenir à ses fins , il tenait par ses espions le fil des conspirations qui se tramaient contre sa souveraine ; ses agents étaient partout : il faisait espionner les jésuites par des jésuites , les ligueurs par des ligueurs, Philippe II et Henri III par leurs courtisans; le pape n'échappait pas à l'œil de sa police, le confessionnal était son cabinet noir.
Ballard était surveillé par un prêtre qui ne le quittait pas : par lui, Walsingham avait eu connaissance de la conspiration qui se tramait contre Elisabeth; mais il n'en connaissait ni les principaux acteurs, ni les moyens d'exécution. Ses inquiétudes étaient grandes, et sous leur impression il entourait Elisabeth de gardes fidèles et dévoués. La vie de la reine courait de grands dangers; les jésuites, croyant toucher au but, se préparaient à faire envahir l'Angleterre, quand un prêtre gâta tout, compromit tout. Il s'appelait Gifford. Cet homme était jeune, insinuant, d'un extérieur très-agréable ; ses manières étaient distinguées , ses connaissances variées; il parlait plusieurs langues et toutes comme sa langue maternelle : c'était un parfait gentilhomme, doué de tout ce qui fait réussir dans le monde.
LITRE XVIII
Jugé digne de travailler à l'avancement du règne de Dieu dans la Grande-Bretagne, il fut initié au complot.
Gifford, qui avait été élevé chez les jésuites qui avaient fait de lui l'un de leurs plus brillants élèves , avait appris à leur école « que l'intérêt personnel est le premier article de la religion.» Il réfléchit et ne tarda pas à comprendre qu'il lui serait plus avantageux de trahir ses complices que de les servir. Il alla trouver Walsingham et fit son marché avec lui : le ministre ne marchanda pas. Dès lors il tint entre ses mains, par GifFord, tous les fils de la conspiration; mêlé aux conjurés, le traître, dont nul ne se défiait, rapportait chaque jour au ministre tout ce qui se passait. Celui-ci, à son tour, le rapportait â sa souveraine, qui en frémissait de colère et d'indignation et sentait s'accroître sa haine pour Marie Stuart.
Jusqu'à ce moment sa prisonnière était légalement hors de son atteinte; car rien ne prouvait matériellement qu'elle eût. pris part à la conspiration. Walsingham eût pu s'emparer de Babington et de ses complices ; mais il lui fallait une autre victime : la racine du mal était Marie Stuart; c'est là qu'il voulait porter la hache du bourreau. Ce Fouché du seizième siècle, avec une fidélité que n'eut jamais le nôtre , fut le mauvais génie qui poussa la reine d'Ecosse à se perdre.
Dans le courant du mois de juin, Babington et quelques-uns de ses complices eurent un moment d'hésitation; leur conscience se troubla : ils se demandèrent s'il était permis de tuer les princes. Gifford, qui n'avait oublié aucune des leçons de ses maîtres les jésuites sur ce grave sujet, opina avec force pour l'affirmative, mais ne les convainquit pas entièrement.
L'indécision des conjurés inquiéta Walsingham. Marie Stuart, quoique compromise, n'avait pas cependant encore éi rit un seul mot qui pût devenir l'objet d'une accusation capitale. Gifford eut une idée satanique : il partit pour Paris et
présenta chez don Bernard de Mendoça. l'âme du parti loueur. Cet Espagnol ne voyait de grand au ciel que Dieu, et sur la terre que Philippe II : digne du maître qu'il ser-
vait, il en avait le fanatisme, l'orgueil et la volonté opiniâtre: il accueillit Gifford avec un grand empressement. Après s'être longtemps concertés, il lui donna des lettres pour les conjurés, dans lesquelles il les encourageait à persévérer dans leur sainte entreprise. Ces lettres leur arrivèrent par l'intermédiaire de Walsingham.
Mendoça instruisit son maître de tout ce qui se passait. Philippe II approuva son ambassadeur et devint son complice et celui de Ballard et de Babington. «En considérant, lui écrivait-il, l'importance de l'événement, si Dieu , qui a pris maintenant sa cause en main, veut qu'il réussisse, vous avez bien fait d'accueillir ce gentilhomme (Gifford) et de l'exciter, lui, ainsi que ceux qui l'ont envoyé, à pousser l'entreprise plus avant. »
Gifford, qui avait été témoin de l'indécision des conjurés, pensa, non sans raison, que les encouragements de l'ambassadeur espagnol seraient insuffisants pour les déterminer à poursuivre leur entreprise. Ce n'était pas leur courage qu'il fallait exciter, c'était leur conscience qu'il fallait rassurer. Prêts à tirer l'épée dans un combat singulier ou sur un champ de bataille , Babington et ses amis nej'étaient pas à assassiner: — or, c'était de l'assassinat d'Elisabeth que dépendait tout le succès du complot. Gifford alla à Reims trouver Ballard et lui dit que tout allait échouer. Le jésuite en fut profondément affecté. «Vous seul, lui dit Gifford, pouvez les engager à tuer Elisabeth. Je l'ai essayé et ne l'ai pu, quoique j'aie affirmé aux conjurés en votre nom et d'après votre doctrine que non-seulement les bulles régicides étaient l'œuvre du pape, le vicaire de Jésus-Christ, mais qu'au fond ces bulles étaient l'œuvre même du Saint-Esprit.»
Ballard se décida à partir : redevenu , après avoir passé le détroit, le capitaine Fortescue, il prouva doctoralement aux conspirateurs la légitimité du régicide, ranima leur zèle et, sur la suggestion de Gifford, Marie Stuart écrivit une seconde fois à Babington. Dans cette lettre, la malheureuse reine d'Ecosse lui recommandait de remettre ses lettres à Gifford lui-même !
Marie Stuart ne s'était pas encore assez compromise au gré de Walsingham ; mais le désir de mettre un terme à sa longue captivité, la colère surtout qu'elle ressentit en