‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 143 sur 258 · LIVRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XVIII

apprenant le traité d'alliance que son fils avait conclu peu de jours auparavant avec Élisabeth, sans qu'il eût été fait mention d'elle, la rendit imprudente. Dans une troisième lettre à Babington, elle lui disait: «Les choses étant ainsi préparées et les forces tant du dehors que du dedans du royaume, étant prêtes, il faudra alors mettre les six gentilshommes en besogne et donner ordre que, leur dessein, étant effectué, je puisse être tirée hors d'ici , et que toutes vos forces soient en un même temps en campagne pour me recevoir, pendant qu'on attendra le secours étranger, qu'il faudra alors hâter en toute diligence.»

Gifford avait atteint son but. Il avait livré à Walsingham la tête de la reine d'Écosse: le ministre paya comptant la somme promise. Le traître, qui n'avait plus rien à faire, quitta l'Angleterre.

Walsingham, muni de la lettre de Marie Stuart, agit vigoureusement: il fit saisir Ballard, puis Babington et ses complices. Babington avoua tout : le parlement fut épouvanté quand, par la déposition des condamnés et les documents mis sous ses yeux , il connut les fils de la conjuration ; il admira la rare sagacité du ministre qui veillait si bien sur les jours précieux de sa souveraine. Il n'hésita pas, il ne frappa pas en aveugle, comme l'avait fait souvent le parlement de Paris à l'égard des huguenots. Il condamna justement, légalement et livra à l'exécuteur les tètes du jésuite Ballard, le plus coupable de tous, de Babington et de ses complices.

Leur exécution excita une profonde sensation en Angleterre et une irritation terrible contre Marie Stuart. « C'est elle, disaient les protestants anglais, qui, du fond de sa prison, aiguise les poignards des assassins contre notre reine et entretient ces troubles continuels dans le royaume; pourquoi la laisser impunie ? n'est-elle pas leur complice?»

Élisabeth ne douta plus que la vie de Marie Stuart ne fût un danger permanent pour la sienne ; mais elle n'était pas encore accoutumée à l'idée de faire monter une parente , une reine sur un échafaud : de là des hésitations et des perplexités qui désespéraient son principal ministre lord Burgleigh et Walsingham, qui obtinrent d'elle cependant la permission de commencer son procès.

Marie Stuart croyait toucher au port : son cœur s'ouvrait

à toutes les douceurs de l'espérance : elle avait tant souffert , il y avait en elle tant de vie ! Vain espoir ! Au moment où elle croyait franchir le seuil de sa prison, elle se vit conduire au château de Fotheringay; là on lui apprit tout. Son procès commença : on lui donna des juges qu'elle récusa; elle nia toute participation à la conspiration qui avait pour but l'assassinat d'Elisabeth, avoua le reste, ajoutant que, prisonnière, il était naturel qu'elle cherchât les moyens de mettre fin à une longue et injuste captivité. Elle se défendit en reine: «J'ai abordé, s'écria-telle, en Angleterre pour y chercher la protection qui m'était due: on m'a jeté dans des prisons où j'ai langui pendant dix-huit années et où l'on m'a présenté du fiel pour ma faim, ,du vinaigre pour ma soif. Je ne reconnais ni l'autorité d'Elisabeth, ni la vôtre. Je n'ai de pairs que les rois , de juge que Dieu. Si je m'abaisse à me défendre devant vous, moi deux fois reine, deux fois ointe, ce n'est que pour faire éclater mon innocence. »

Malheureusement pour sa cause, Marie Stuart avait contre elle des faits qui établissaient sa culpabilité: les dépositions de Babington et de ses complices ne laissaient pas le moindre doute à cet égard. Marie Stuart fut condamnée à mort comme coupable d'attentat contre la tranquillité de l'Angleterre et la vie de la reine.

Walsingham avait atteint son but ; mais quand il fallut exécuter la sentence, Élisabeth ne voulut pas, malgré les pressantes sollicitations de ses ministres, en signer l'ordre ; elle était livrée à d'affreuses anxiétés , donnant et retirant sa parole. Était-ce de sa part hypocrisie, comme la plupart des historiens l'en ont accusée ? Nous en doutons un peu. Élisabeth était convaincue en reine de la culpabilité de Marie Stuart, mais elle sentait en femme que le sang de sa parente rejaillirait sur elle : de là des hésitations douloureuses ; puis la coupable n'était pas une femme ordinaire, c'était une reine deux fois ointe. Élisabeth , tout en désirant sa mort , renvoyait de jour en jour la promesse de délivrer l'ordre de l'exécution. Dans l'intervalle elle aurait voulu que, d'une manière quelconque,

LITRE XVIII

on la délivrât de sa prisonnière ; mais dans sa cour elle ne trouva pas ce que Philippe II aurait trouvé si facilement dans la sienne. Elle avait près d'elle des hommes rigides jusqu'à la cruauté, mais pas un seul assassin : les réformés ne savaient jouer ni avec le poison, ni avec le poignard, et depuis ils ne l'ont pas appris.

Les protestants anglais murmurèrent hautement des lenteurs d'Elisabeth : ils ne les comprenaient pas et demandaient hautement la tête de la condamnée.

Les historiens catholiques n'ont pas assez de blâme et de colère pour flétrir ce qu'ils appellent la fureur sauvage des protestants; et cependant, si de sang-froid on se place en face du terrible drame qui se jouait alors, on sera étonné qu'il en pût être autrement. Marie Stuart avait aux yeux des Anglais commis trois crimes : elle s'était associée à Ballard et à Babington pour ôter à l'Angleterre sa reine, sa foi et ses libertés, pour leur imposer le joug odieux et ignoble que Philippe II faisait peser sur les Flandres, et l'on trouve étrange que ce peuple , froissé dans sa foi politique et religieuse, ait demandé à grands cris l'exécution de cette femme, quand la vie de cette femme meitait chez lui tout en question : conquêtes religieuses du passé , espérances de l'avenir; jamais peuple qui demanda la mort de son souverain ne le fit avec de plus fortes raisons que les protestants anglais demandant celle de la reine d'Ecosse; jamais la raison d'Etat ne parut plus légitime ; ce n'était pas la passion qui parlait seule, c'était tout un peuple qui, luttant corps à corps avec une reine coupable , se mettait en état de légitime défense. En raisonnant ainsi, nous ne nous posons pas en juge, nous rétablissons le véritable état de ; la question , pour permettre aux hommes droits de prononcer avec impartialité et de faire à chacun sa part de ! justice. Revenons à Elisabeth : pendant quatre mois elle lutta i contre son conseil et son peuple et ne donna que le 1er féî vrier 1587 le warrant de l'exécution. L'Angleterre l'accueillit avec des cris de joie, comme s'il se fût agi d'une grande victoire remportée sur Philippe II. Les cloches firent retentir les airs de leurs joyeux carillons et les maisons furent splendidement illuminées. Témoin de cette allégresse, Elisabeth put un moment croire qu'elle avait bien fait : tout un peuple n'était-il pas son complice?

Les hauts commissaires de la reine partirent le 8 février de Londres pour le château de Fotheringay, et quand ils arrivèrent la reine était couchée et commençait à s'endormir : on la réveilla. Elle se leva, s'habilla lentement et reçut, entourée de ses officiers et de ses femmes, les hauts commissaires, qui lui apprirent qu'elle devait se préparer à la mort.

Quand Marie Stuart sut que tout espoir était perdu pour elle sur la terre , elle se prépara à mourir en reine et en chrétienne : en reine sans faiblesse , en chrétienne en s'humiliant sous la puissante main de Dieu. Nous voudrions pouvoir, si nous étions libre de nous écarter du cercle de nos récits, raconter dans les plus petits détails, comme l'ont fait ses historiens, les dernières heures de la vie de cette femme infortunée. Quels que soient ses crimes, le cœur est douloureusement ému, et en présence de cette juste, mais trop cruelle expiation, on oublie la coupable et on ne voit que la victime ; on s'attache surtout à elle , parce que celui qui ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion et sa vie, couvre de sa miséricorde une multitude de péchés et opère sur Marie d'Ecosse comme sur la pécheresse de l'Evangile. Catholique ardente et zélée, elle va, à son insu, vers la source ouverte pour la souillure et pour l'iniquité ; comme Charles-Quint, elle ne regarde pas tour à tour aux saints de son Église et à Jésus- Christ : — elle ne regarde qu'à Jésus - Christ ; c'est en lui seul qu'elle peut trouver la paix; c'est de sa croix seule que peut descendre le pardon. Son instinct le lui dit ou plutôt la pousse vers le Rédempteur. Pendant qu'on lui lit le récit de la Passion de Jésus-Christ, elle s'arrête à l'histoire du bon larron : en lui elle reconnaît son image. «C'est un grand pécheur, dit-elle, mais pas si grand que moi ; je supplie notre Seigneur, en mémoire de sa Passion, d'avoir souvenir et merci de moi comme il l'eut de lui à l'heure de sa mort. » Paroles touchantes qui firent descendre sur la pauvre infortunée la seule absolution qui donne la paix et fait dire en face d'un échafaud, comme sur un lit de maladie: 0 mort, où est ton aiguillon? ô sépulcre, où est ta victoire ?

Son attente en lui ne fut pas trompée, il y répondit par une douce paix et par cette purification du cœur , sans la-

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