Mignet, Histoire de Marie Stuart
pour prolester de son innocence, déclara qu'elle mourait dans la religion catholique, pria pour son fils, pour la reine d'Angleterre, et finit par ces paroles : «Comme tes bras, Seigneur Jésus-Christ, étaient étendus sur la croix, reçois-moi de même entre les bras étendus de ta miséricorde. »
Elle n'invoqua ni la vierge, ni les saints, elle ne baisa que le crucifix qui lui représentait son Sauveur attaché à la croix.
Les assistants fondaient presque tous en larmes.
Le moment fatal était arrivé: le bourreau s'approcha d'elle pour l'aider à la dépouiller d'une partie de ses vêtements; elle l'écarta et dit en souriant qu'elle n'avait jamais eu de pareil valet de chambre. Elle demanda à deux de ses filles de lui rendre ce dernier service; puis elle monta sur l'échafaud , se mit à genoux et tendit le cou au bourreau , disant à haute voix et avec une grande confiance : « Mon Dieu , j'ai espérance en vous , je remets mon âme entre vos mains.» Elle croyait qu'on la décapiterait, comme en France, dans une attitude droite, avec le glaive : les deux exécuteurs l'avertirent de son erreur et l'aidèrent à mettre la tête sur le billot; elle le fit et continua à prier.
La plupart des assistants pleuraient.
Le bourreau, qui était vivement ému, la frappa d'uni main mal assurée : la hache tomba sur le derrière de la tête et la blessa.
Marie ne poussa pas un cri; au second coup la tête tomba.
Ainsi périssent, dit le bourreau en la relevant et la montrant aux assistants , les ennemis de la reine d'Angleterre. Amen , dit le comte de Kent.
Ainsi périt , à l'âge de quarante-cinq ans , Marie Stuart . j dont le nom est lié d'une manière inséparable au souvenir de nos guerres civiles et religieuses. Un intérêt puissant s'est attaché à cette reine qui, dans les historiens le;
f)lus impartiaux, trouve plutôt des jurés qui absolvent ave< eur cœur attendri que des juges qui prononcent avec leii' j raison. On se demande les causes de ce phénomène et oi|
LITRE XVm.
les trouve dans sa longue et injuste captivité , dans sa mort et surtout dans sa beauté. Jamais les hommes ne se sont plus montré les adorateurs de la forme que dans ce qui touche cette femme. Marie Stuart, laide comme Claude de France, l'épouse de François Ier, n'eût pas passionné le monde comme elle l'a fait et le fait encore. Au lieu d'y trouver des apologistes, elle n'y eût rencontré que des juges, et peut-être des juges injustes. On n'eût vu en elle que l'épouse homicide de l'infortuné Darnley, l'amante déhontée de Riccio et de Bothwell, la reine chassée honteusement et justement de son trône par le mépris de ses sujets. Sa captivité n'eût été à leurs yeux que l'une de ces nécessités légitimées par les raisons d'État; sa conspiration contre le repos de l'Angleterre et la vie d'Élisabeth qu'une continuation de sa vie passée; sa mort seule eût intéressé: elle était reine et femme. C'est tout ce qu'elle eût obtenu; les romanciers n'en eussent pas fait l'une de leurs plus séduisantes héroïnes, et les historiens n'eussent pas rabaissé Elisabeth de tout l'intérêt qu'ils ont porté à sa rivale.
Plus qu'on ne le pense, la tâche d'historien est difficile ; nous aussi, nous sommes attendris au récit des derniers jours de cette reine infortunée , mais nous ne voulons pas que notre jugement soit obscurci par le prestige qui s'attache à cette femme. Ce n'est pas à travers sa beauté que nous voulons la juger, mais à travers les faits de sa vie. Eh bien! nous dirons qu'elle nous intéresse peu, ou plutôt qu'elle nous repousse autant que Jeanne d'Albret nous attire. Nous ne la voyons monter sur le trône d'Ecosse que pour y faire monter les vices des Valois et s'y entourer d'Italiens comme Catherine de Médicis; épouse, elle est infidèle; veuve, elle s'unit à Bothwell, son complice ; reine, elle perd son trône pour cause d'indignité. Ses mains sont tachées de boue et de sang. Sa captivité fut injuste ; sa prison fut pour elle un lieu de douleur, mais il fut aussi le champ de nouvelles intrigues et de nouvelles amours; elle lui dut le seul intérêt qui s'attacha à sa vie et lui épargna sans doute de nouveaux crimes. Ce ^qu'elle avait fait, elle pouvait le faire encore : la dureté d'Elisabeth fut sa sauvegarde, et peut-être est-ce à cette prison seule qu'elle doit de ne pas avoir dans l'histoire une place à côté de Cathe-
rine de Médicis : la belle-fille n'avait-elle pas débuté plus sinistrement encore que la belle-mère? En parlant donc de la prison de l'épouse de Bothwell, sachons dire heureuse prison.
Il y a dans la vie de cette femme quelque chose de fatal : elle porte malheur à tous ceux qui s'intéressent à elle et à tous ceux auxquels elle s'intéresse : Riccio, Darnley, ISorfolk, Babington, Northumberland périssent de mort violente; une traînée de sang la suit partout. Sa tête roule sur un échafaud, et comme si une main vengeresse était attachée à elle et à sa postérité, elle est frappée plus tard dans son petit -fils Charles Ier, décapité par ses sujets, et dans le fils de ce dernier, qui perd sa couronne , l'un coupable d'avoir voulu ravir à l'Angleterre ses libertés, l'autre sa foi religieuse.
En face de la mort, Marie Stuart fut digne et noble; mais là encore elle eut le mensonge aux lèvres et nia d'avoir conspiré contre la vie d'Elisabeth. Elle n'eut pas le courage de tout dire et de tout avouer: à des faits elle opposa des dénégations. Il est vrai qu'à l'école des intrigues et des conspirations elle avait appris à mentir sans remords; mais devant Dieu, le mensonge non-seulement n'est pas permis, mais encore il est impossible. Peut-être aussi s'elforça-t-elle de se faire illusion et de croire, «selon la foi du temps», qu'il lui était permis d'opposer la ruse à la force; pent-être aussi, selon la morale jésuitique , crut-elle bien faire. Malgré tous ces côtés obscurs de sa vie, elle nous intéresse au moment suprême , et chose que les historiens catholiques n'ont pas mis en lumière : elle chercha sa force, non dans les dogmes ultramontains, mais uniquement dans la grâce; à Jésus, rédempteur et seul médiateur, elle a recours dans sa détresse; à lui seul et non aux saints et aux saintes elle s'adresse; elle ne voit que lui , tant il est vrai que lorsque l'âme est travaillée et chargée, elle s'élève comme une flamme vers le ciel et oublie les hommes pour ne penser qu'à Dieu. Marie Stuart mourut en chrétienne et non en catholique romaine , quoiqu'elle se glorifiât de mourir martyre de sa religion.
Mérita-t-elle la mort? Oui, si nous la pesons dans la même balance que Norfolk, Babington, Savage, Ballard;