LIVRE XVIII
mais fit-on bien, quoique coupable, de la livrer au bourreau? Sans hésiter, nous disons non. Nous ne le disons pas avec Michelet, parce qu'elle était femme; nous le disons parce qu'elle était reine. La hache qui frappe les rois retombe de tout son poids sur les peuples qui la manient.
Partisan de la peine de mort, quoique nous éprouvions une répulsion profonde pour cet acte terriblement nécessaire de la justice humaine, nous faisons une exception pour les rois. Il y a en eux quelque chose de sacré qui nous commande de nous arrêter, parce qu'en les frappant nous ne portons pas la hache sur l'homme, mais sur le prince. Si nous pouvions avoir des doutes sur ce point, les faits nous éclaireraient. La mort de Marie Stuart n'est-elle
Eas une tache au grand règne d'Elisabeth? La mort de ouis XVI, votée par la Convention , n'est-elle pas aussi une tache pour notre histoire? Si leur mort eût été un acte légitime, en serait-il ainsi?
Les raisons d'État sont fortes, nous le savons, surtout quand on fait dépendre de la vie d'un seul individu le repos de tout un peuple; mais alors pourquoi ce peuple ne prend-il pas des précautions contre le souverain qui s'est rendu indigne du pouvoir? pourquoi, sans lui ôter la vie, ne le met-il pas dans l'impossibilité de nuire, en réduisant le vivant à l'état de mort, tout en adoucissant ce qu'une captivité devenue nécessaire a de dur et de douloureux? On répondra a cela : les hommes principes ne cessent d'être principes que quand ils sont dans un tombeau : «les morts seuls ne mordent pas.»
Jusqu'ici les rois décapités par leurs peuples ont péri martyrs du droit divin. Elisabeth n'eût pas signé l'arrêt de condamnation, si l'autorité royale n'eût pas été, selon la croyance d'alors , inféodée à la personne : elle eût épargné la femme, elle frappa la reine. Les faux principes ne se dévoilent qu'avec le temps; c'est à leurs fruits amers qu'on finit par les reconnaître.
La nouvelle de la mort de Marie Stuart remplit J'Angleterre de joie : ce ne fut qu'un cri d'allégresse. Elisabeth seule ne parut pas y prendre part ; elle se couvrit de longs vêtements de deuil et disgracia Davison , celui de ses ministres coupable d'avoir trop fidèlement rempli la terrible
commission dont sa souveraine l'avait chargé. Elisabeth cacha-t-elle sa joie sous l'apparence de son deuil ? Nous ne le pensons,pas; ses instincts de femme, plus forts que les raisons d'État, lui révélaient dans un jour terrible que désormais, dans l'histoire, son nom serait inséparable de celui de sa victime et qu'elle porterait, malgré les applaudissements de son peuple," tout l'odieux de sa mort devant la postérité. Elle ne joua pas la comédie, parce qu'elle sentait que la hache du bourreau qui avait décapité sa parente l'avait touchée. Quoiqu'elle eût une âme virile, dans ce moment la femme reprit tous ses droits. Elle voulut sans doute se disculper, c'est si naturel, et si sa conscience avait été muette ou en paix, qu'avait -elle à craindre? Sa responsabilité n'était-elle pas couverte par tout son peuple qui, sans remords, battait des mains, mettait ses cloches en branle et allumait des feux de joie sur toutes ses places publiques. C'est mal connaître le cœur humain que de voir une comédienne dans Elisabeth; elle ne l'était pas, parce qu'elle jouait son rôle au naturel. Nous le répétons : elle se sentait atteinte par la hache de Fotheringay.
Ceux qui étaient chargés de présider à l'exécution de la reine d'Ecosse firent brûler tout ce qui lui avait appartenu ; ils craignaient que ses partisans n'en fissent des reliques. Son corps avec sa tête fut mis dans un cercueil de plomb et ce cercueil dans une bière de bois, qui fut transportée dans l'église de Peterborough.1
La nouvelle de l'exécution de Blarie Stuart causa une profonde sensation dans toutes les cours : on avait cru jusqu'à ce moment sa personne inviolable et sacrée. Son fils Jacques VI et Henri III , frappés , l'un comme fils, le second comme beaufrère, tous les deux comme rois, manifestèrent leur indi-
1. Voir pour tout ce qui concerne la mort de Marie Stuart : Mignet, Histoire de Marie Stuart. — Dargaud, Histoire de Marie Stuart. — Mackintosch, Ilist. of England. — Capefîgue, t. VI. — Histoire de la ligue et de Henri IV. — Mémoires de la ligue, lettres d' Angleterre, t. II, p. 180. — Hume, t. VIII. — L'Estoile, année 1587. — Dnplessis-Mornay, t. lu; etc.