LIVRE XVÏIÏ
dépenses furent faites ; le moindre hobereau de province voulait, par la richesse et l'éclat de sa tenue, attirer les regards de Joyeuse, le plus brillant gentilhomme de son temps. A voir toute cette jeunesse folle, revêtue d'habits magnifiques, et couverte d'armures étincelantes, on eût dit qu'elle allait à un carrousel. Elle était gaie, riante, insouciante, pleine d'ardeur, nullement fanatique; elle se disposait à se battre plutôt pour le plaisir de guerroyer que pour sauvegarder des principes. Ces geatilhommes étaient de vrais Français, descendants de ces vieux Franks pour lesquels les guerres étaient des amusements. Il n'y a que le sol des Gaules qui produise de tels hommes. Ailleurs il y a courage, bravoure, intrépidité, mais il n'y a pas cet ensemble de qualités guerrières qui caractérise le Français. On se demande quelquefois pourquoi Paris n'a pas, comme Rome , conquis le monde , et pourquoi , avec des soldats aussi parfaits que les nôtres, tous les royaumes de l'Europe ne sont pas devenus des provinces françaises. On réfléchit un moment, puis tout s'explique: le Français a, comme l'Achille de la fable, son côté vulnérable; il manque de ce qui seul fait les peuples conquérants : la persistance dans les projets, le courage indomptable dans les revers; il lui faut des succès, toujours des succès; son plus terrible adversaire ne sera ni un Nelson, ni un prince Eugène, mais un Cincinnatus. Celui qui aura le courage de se laisser vaincre vingt fois par lui, finira par être son vainqueur. Tel qu'il est, le soldat français est un noble soldat; il ne demande qu'à être bien commandé pour faire des prodiges et forcer l'admiration de ses adversaires. Dans les circonstances dont nous faisons le récit, cette valeureuse gentilhommerie catholique n'avait pour chef qu'une brillante nullité; elle croyait aller à un combat et elle ne courait qu'à une boucherie. L'armée huguenote et l'armée catholique se rencontrèrent, le 20 octobre 1587, dans la plaine de Coutras.
Les deux armées présentaient un aspect bien différent. Dans le camp de Joyeuse tout était resplendissant. Les gentilshommes portaient des casaques de velours ou de
soie, brodées d'or et d'argent; leurs casques étaient surmontés d'aigrettes lïottantes; leurs écharpes, dons de * leurs maîtresses, étaient, avec leurs portraits, suspendus à leur cou; ils étaient bruyants, pleins d'ardeur, attendant avec impatience le signal du combat. Dans le camp des huguenots, tout était d'un aspect sévère; les gentilshommes n'avaient d'autre marque pour les distinguer des simples soldats qu'une modeste écharpe : rien d'éclatant au milieu d'eux partout du ter; leur or, ils l'avaient donné , non pour se parer, mais pour le succès de leur cause1. Ils ne pensaient pas à briller, mais à vaincre.
Un spectacle que nos soldats ne nous donnent plus depuis que la France est devenue plus politique que religieuse, frappa d'étonnement les troupes royales qui en furent témoins. Le roi de Navarre, en présence de son armée, tomba à genoux et, sur l'invitation des ministres tJhandieu et Damours, lit confession publique d'une faute dans laquelle il était trop enclin à tomber. Les soldats, à l'imitation de leur chef, tombèrent aussi à genoux et écoutèrent avec un profond recueillement la prière que leur tirent leurs ministres.3
« Que font ces soldats agenouillés ? dit avec mépris Joyeuse à Laverdin , son lieutenant ; ils ont peur.» — «Ne vous y trompez pas, répondit Laverdin, qui avait combattu dans leurs rangs ; ils ne sont jamais plus terribles qu'après une prière3.» Au même instant les protestants se levèrent, et d'une voix forte et martiale, ils chantèrent ce psaume de Marot :
La voici , l'heureuse journée ,
Où Dieu donna à ses élus
Les ministres quittèrent leur habit ecclésiastique, prirent celui des soldats et se placèrent au milieu des combattants, où ils se signalèrent par une rare intrépidité.
Le Béarnais était beau de calme et d'élan. D'un coup d'œil rapide et sûr, il jugea Joyeuse et ses dispositions et Ûi les siennes : son armée était pleine d'ardeur, un souille Ûe Dieu passait à travers ses rangs. Le combat s'engagea