LIVRE XIX
De toutes les passions qui tyrannisent les hommes, Tune des plus tortes et des plus lunestes est celle des femmes; quand elle atteint un certain degré, elle trouble le jugement des têtes les plus solides et pousse ies hommes sur des écueiis. Les anciens avaient reconnu les humiliants effets de cette passion, quand ils représentèrent Hercule déposant sa massue et filant aux pieds d'Omphaie. David s'est rendu tristement célèbre par son adultère et son homicide; Salomon, si grand aux jours d'une jeunesse pure et chaste, s'avilit dans son sérail et marqua les derniers jours de son règne d'une tache indélébile.
L'amour, quand il n'est pas iégitime, est une véritable ivresse; l'homme alors ne sait plus se conduire; il devient injuste, cruel, rien ne l'arrête; s'il faut taire tomber une tête innocente, elle tombera, et la brillante Salomé obtiendra du complaisant Hérode celle de Jean - Baptiste qu'elle présentera à sa mère dans un plat d'argent. • L'amour, cette passion sainte, ce charme de notre vie, cette oasis dans notre désert, l'homme l'a altérée et faussée par ses désirs désordonnés. En s'écartant des droits sentiers du devoir, il a dilapidé ce don du créateur destiné à le consoler dans les jours de son pèlerinage; il a jeté au vent de ses caprices ce parfum précieux. Le doux flambeau que Dieu lui donna pour se conduire s'est changé, entre ses mains, en une torche incendiaire; le remède de ses maux est devenu son poison.
L'un des plus grands fléaux de la France a été la série néfaste de ses souverains dissolus. Ce sont eux qui ont fait couler sur ce noble royaume la lave impure de leurs vices. Quand les serviteurs ont vu leur maître ne rougir de rien , à leur tour ils n'ont pas rougi , et le mariage , cette pierre angulaire de la société , n'a été qu'un contrat comme tous les autres contrats; souvent on l'a raillé, et le mari, sur nos théâtres, est devenu unpersonage ridicule.
Ce n'est pas par singularité que nous flétrissons avec tant d'énergie les passions déréglées des rois , nous le faisons parce que nous voyons en elles l'une des principales causes de nos calamités nationales ; nous plaindrions l'écri-
vain qui ne le comprendrait pas, car, à nos yeux, il serait privé de ce sens moral sans lequel l'histoire ne nous ouvre ses pages qu'à demi.
Le Béarnais expia durement sa folle passion pour Corisande d'Andoins : au moment où il remportait la brillante et stérile bataille de Coutras, l'armée allemande était à Neufvi, sur les bords de la Loire, près de la Charité1; elle était commandée par le baron Donna, militaire brave, mais inexpérimenté. Forte par son nombre (elle comptait plus de quarante mille hommes), elle était faible par sa composition ; la plupart de ses soldats étaient des mercenaires recrutés dans les rangs les plus bas de la société , plus aptes au pillage qu'à l'attaque. Mais réunie aux huguenots , elle devenait une force imposante.
Avant que les reïtres eussent franchi la frontière, la cour était prévenue que le rassemblement de la grande armée allemande avait lieu en Alsace. Catherine, qui prévoyait des jours malheureux pour le roi , se rendit à Meaux pour y conférer avec le duc de Guise , et s'efforcer de le réconcilier avec son fils. Elle écouta les plaintes du duc, celles du cardinal de Bourbon, promit d'y faire droit. Henri III vint lui-même à Meaux, le maître traita, de pair à pair , avec le sujet. On convint de former deux armées : l'une très-forte, qui opérerait sous le commandement du roi; l'autre, moins forte, sous celui du duc de Guise. Ce dernier ne se trompa pas sur les dispositions de Henri III à son égard, et il le quitta avec la conviction qu'il le haïssait plus que les Allemands*. Le conseil des Seize3, probablement sous la direction du Balafré, accusa le roi d'être d'accord avec les huguenots et de favoriser l'entrée des
dans le public un violent manifeste :
1. D'Aubigné, t. III, liv. Ier, chap. 16, p. 62. — - Davila, t. VIII. - Duplessis-Mornay, Mémoires pour le roi de Navarre sur la larche des reitres.